TROP
DE RÉEL ?
Les destins
croisés de la France, de la Pologne, de la République
fédérale d’Allemagne et de la République
démocratique allemande ne sont pas seulement des exemples
parmi d’autres des partitions de la guerre froide. Les
milieux intellectuels et artistiques qui s’y développent
dans l’après-guerre, héritiers de la vie
culturelle européenne d’avant-guerre, n’ont
cessé d’autoriser de très nombreux passages.
Or, le champ d’étude qu’avec Mathilde Arnoux
nous nous proposons de suivre, impose avant toute chose d’abandonner
définitivement l’illusion d’un monde de l’Est
dans lequel ce qui advient serait soit une simple traduction
des inventions de l’Ouest, soit une réaction, positive
ou négative, aux tendances artistiques qui caractérisent
notre côté du rideau de fer.
Si le réel
est devenu problématique du fait de la guerre et de la
révision des valeurs qu’elle impose, la réponse
qu’entraîne une telle prise de conscience est nécessairement
individuelle, bien que l’époque soit aux conceptions
collectives du monde. On se rappelle ainsi l’interrogation
de Witold Gombrowicz, au début de son Journal,
lorsqu’il se demande comment il lui serait possible de
se refuser au communisme quand une part de lui-même lui
paraît tendre vers ce dernier. Chacun serait désormais
appelé à définir sa position, comme si
le fait d’exister simplement dans le monde n’était
plus suffisant. L’existentialisme – sans
doute le pluriel serait-il plus approprié – fait
de cette insuffisance le principe de la condition moderne :
c’est l’acte, et donc le choix, qui donne son contenu
à l’existence individuelle. La rhétorique
de l’engagement fait revivre à tout instant l’option
fondamentale de la dialectique du Maître et de l’Esclave
: vivre et n’être que sa vie, ou bien risquer celle-ci
et s’élever au-dessus d’elle, refuser une
soumission avec laquelle le fait de continuer simplement à
vivre peut parfaitement s’accommoder. Reste, bien sûr,
à traduire l’idée dans les faits
; or, de quelque parcours personnel qu’il s’agisse
– et c’est, semble-t-il, l’ambition d’une
telle étude que de partir de cas individuels –,
il ne peut exister de traduction absolument fidèle, non
plus qu’en littérature. Après 1945, les
modalités d’un tel choix sont évidemment
différentes suivant que l’on se situe à
l’Ouest ou à l’Est, mais il paraît
devoir croiser désormais toute carrière artistique,
même lorsqu’il s’agit pour l’artiste
de refuser, en fin de compte, de choisir. Ce choix, caractéristique
de la guerre froide, rejoue au fond ce que l’Europe de
1933 avait commencé d’éprouver.
Tournons-nous
vers une figure d’artiste à laquelle il peut être
difficile de penser à première vue, surtout si
l’on entend partir de la notion de « réel
» : André Cadere. Roumain né en 1934 à
Varsovie, où son père est alors ambassadeur, Cadere,
installé à Paris en 1967, incarne un nouveau type
d’artiste européen, « international »
par ses déplacements incessants, jusqu’à
à sa mort, en 1978. Il incarne une certaine propension
à reformuler le réel. Tout en collant à
lui, il en manipule les éléments jusqu’à
ce que sa conscience individuelle et la conception théorique
qu’il se forme de son travail parviennent à parfaitement
correspondre. C’est une voie exigeante, ascétique
– l’une de celles qui, rétrospectivement,
paraissent à un certain moment donner le ton.
L’une
des questions que l’on est tenté de poser alors
est celle du devenir particulier de la notion de « surréel
» à l’Est, ou plutôt du « peu
de réalité », comme l’entendait André
Breton au début des années 1920. Il ne s’agit
pas d’aborder l’histoire du mouvement surréaliste
de l’après-guerre – car, hormis la France,
c’est la Tchécoslovaquie plus que les pays qui
ont été retenus ici qui serait concernée
–, mais si l’on hasarde ces mots, tirés du
contexte particulier du Paris de l’entre-deux-guerres,
c’est qu’ils nous semblent entretenir un certain
rapport avec ce que des travaux, des attitudes, essaieront de
formuler ensuite, dans un autre contexte où le réel
devenu politique apparaît comme une contrainte plus ou
moins insupportable, un trop-plein. L’œuvre
de l’artiste russe Vladimir Yankilevsky, celles du dramaturge
et plasticien polonais Tadeusz Kantor ou du romancier tchèque
de langue française Milan Kundera en sont autant d’illustrations
possibles.