L'ARCHITECTURE
ET L'ÉCONOMIE À LA PÉRIODE STALINIENNE
: UNE RÉALITÉ AU-DELÀ DES CONTRAINTES ?
Dans
sa contribution à l’ouvrage L’architecture
des régimes totalitaires face à la démocratisation,
Yannis Tsiomis pointait les ambiguïtés de la notion
d’architecture totalitaire :
« Qu’est-ce que l’architecture totalitaire
? Est-ce l’architecture d’un régime totalitaire
? Une architecture où prime la monumentalité ?
Une architecture qui sélectionne certains styles au détriment
d’autres ? Bref, est-ce une question politique, une doxologie
spatiale du pouvoir ou du régime, une question de taille
[…] ou une question stylistique ? »(1)
Si ces interrogations
salutaires permettent de poser les limites de la notion, plus
générale, d’art totalitaire(2), deux autres
aspects nous semblent essentiels pour la compréhension
de la production architecturale et urbaine de la période
stalinienne.
En effet, à
trop interroger la dimension symbolique et idéologique
de cette production architecturale, on en vient à négliger
son cadre économique et le rôle que celui-ci a
pu jouer dans la réalisation et la définition
de la forme. En outre, à ne lire cette production qu’à
travers ses objets remarquables (qu’ils soient restés
sur papier ou se soient traduits « en pierre »)
— le Palais des Soviets, le métro de Moscou, les
bâtiments de grande hauteur de l’après-guerre—,
on en vient à oublier que la ville n’est pas faite
que de projets ou de monuments, qu’il s’agit d’un
objet complexe, aux temporalités, matérialités,
échelles et acteurs multiples(3).
Déplacer le regard des questions symboliques et idéologiques
vers la question économique, et de l’objet architecture
vers l’objet ville, permet de mieux interroger les spécificités,
non seulement de la forme mais du cadre de cette production
et du rapport de ce cadre à la forme.
Faut-il le rappeler, la réalisation d’un objet
architectural a un coût bien plus important que celle
de tout autre objet relevant du domaine artistique. Et la transformation
de l’objet ville a un coût bien supérieur
encore. Comme le souligne François Moriconi-Ebrard :
« [L]es temporalités de l’agglomération
se caractérisent par leur longévité : la
brique, la pierre, l’asphalte, le béton, les conduites
d’eau, le rail, sont faits pour durer. La mise en place
de l’espace urbain coûte cher et – en l’absence
de guerre ou de catastrophe exceptionnelle ou imprévisible
– il ne peut être remplacé qu’au compte-gouttes.
»(4)
Quel projet d’urbanisme, hormis peut-être ceux réalisés
ex-nihilo, ne s’est pas confronté et adapté
à cette situation ? Principal projet d’urbanisme
de la période stalinienne, le plan de reconstruction
de Moscou de 1935, déroge-t-il à la règle
?
Conçu
dans un régime politique spécifique, où
la mainmise de l’État sur la production est sinon
complète du moins très étendue, le projet
est réalisé dans des ateliers de planification
d’État, structure fortement hiérarchisée
qui réunit les principales « forces architecturales
» du pays. Mais il s’appuie surtout sur des conditions
uniques, rêvées par nombre d’urbanistes et
d’architectes : l’absence de la propriété
privée du sol et des biens immobiliers(5).
Ces cadres et conditions exceptionnels ont-ils pour autant rendu
plus simple la réalisation de ce projet d’urbanisme
? Plus fidèle le passage du projet à l’objet
? Ont-ils conduit à l’émergence d’une
forme urbaine spécifique ?
L’observation
de la manière dont fut réalisée une des
composantes essentielles de ce projet d’urbanisme, le
couple kvartal/maguistral’ (îlot/artère
principale), permet de mieux comprendre cette relation, révélant
de nombreux changements entre le projet dessiné et l’objet
réalisé.
Kvartal / maguistral’ : un couple d’observation
privilégié
Le plan de
reconstruction de Moscou est, d’une part, conçu
à grande échelle territoriale et prévoit
de doubler la surface, de créer de nouveaux systèmes
(vert, fluvial et de transport), de tripler le nombre de m2
de logements. D’autre part, il se fonde sur la conservation
de la structure radioconcentrique de la ville, dont il conforte
le schéma par le percement de nouvelles artères
radiales et concentriques et l’élargissement des
voies existantes. Parallèlement à cette grande
échelle d’intervention, le plan définit
l’unité de base de cet aménagement, le kvartal
(îlot), la parcelle cessant, en l’absence de la
propriété privée du sol, de remplir le
rôle du plus petit module de la division urbaine.
Alors que la
dimension moyenne de l’îlot historique du centre
de Moscou, s’élevait à 3 ha, le plan définit
un nouvel îlot de 10 à 15 ha. Cette surface est
directement liée aux questions de transport, de déplacement
piéton et à la définition de nouveaux gabarits
des voies. De fait, le grand côté du kvartal doit
mesurer 500 mètres, une longueur qui, selon les concepteurs,
constituerait la distance idéale entre deux carrefours.
Elle permettrait en effet d’assurer la fluidité
du trafic sans engendrer de risques dus à une trop grande
vitesse des automobiles, tandis que l’habitant du kvartal
n’aurait à parcourir au maximum que 250 mètres
pour atteindre les angles de l’îlot (image 1).
Les immeubles
d’habitation de 6-7 étages se répartissent
sur le périmètre, et encadrent un grand square
central. Le kvartal doit aussi accueillir, en son cœur,
des bâtiments de plus faible hauteur, destinés
aux équipements de proximité tels les crèches,
les écoles, les jardins d’enfants. Les commerces
sont placés en rez-de-chaussée, sur rue. L’accès
aux logements se fait depuis la cour, à laquelle on accède
par des arches monumentales percées sur les deux à
trois premiers niveaux de l’immeuble d’habitation
(image 2). Avec une densité prévue de 400 hab./ha,
ces grands kvartaly devaient accueillir de 4 000 à
6 000 habitants, ce dernier chiffre n’ayant jamais été
annoncé.
La ville serait donc divisée en grandes unités
urbaines de 10 à 15 ha, organisées autour de cours
végétales et séparées par des artères
radiales ou concentriques, dont la largeur varierait, suivant
leur importance, de 50 à 120 mètres, le tout scandé
par de vastes places.
Quand la ville existante redessine le projet
Les pages des
revues professionnelles de cette période abondent de
projets appliquant ces principes sur le centre historique, territoire
prioritaire de la reconstruction. Dessinés sur fond de
cadastre ancien, ce mode de représentation leur conférant
un réalisme technique, ces projets laissent croire à
une démolition radicale du tissu ancien.
Or, l’observation du tissu de la rue Gorki (Tverskaïa),
premier grand chantier et artère principale de la ville
depuis le XVIIe siècle, révèle que les
ambitions ont été revues à la baisse, à
moins que ces projets d’apparence réaliste ne soit
à classer parmi les représentations idéalistes.
La rue a certes
doublé de largeur, passant de 18m à 40m, mais
pas aux 60m initialement prévus (image 3). La place Sovetskaïa
(aujourd’hui Tverskaïa) fut agrandie, mais dans une
bien moindre mesure que ce que donnaient à imaginer les
plans publiés (image 4). Tandis que, derrière
les nouvelles façades, les arches monumentales s’ouvrent,
non pas sur un grand espace végétal, mais sur
du tissu dense, constitué par du bâti ancien et
des ruelles au tracé irrégulier. Bien que la parcelle
n’ait plus lieu d’exister en tant que traduction
de la propriété privée, sa matérialisation
physique perdure à travers les nombreuses clôtures.
Quant à l’ancien cadastre, il ne servit pas uniquement
de fond de plan aux projets futurs pour mieux montrer les transformations,
mais de support permettant d’inventorier le bâti
existant, l’enregistrement se faisant à l’échelle
de la parcelle. Enfin, bien que nous ne disposions pas de document
permettant d’attester du nombre précis d’habitants
dans ces quartiers centraux de la ville, il est peu probable
que la densité annoncée du kvartal ait
pu être maintenue à 400 habitants par ha. La crise
du logement, dont les années 1934-1955 constituent le
pic, avec une moyenne de 4m2 par habitant, laisserait plutôt
penser à une densité deux fois supérieure.
Quant aux logements neufs conçus dans ces immeubles,
individuels sur les plans, ils se sont pour beaucoup transformés
en appartements communautaires. Leur disposition, autour un
grand et large couloir central, a facilité leur subdivision.
Kvartal ou maguistral’ ? : L’économique
révèle le symbolique
L’application
du modèle du kvartal dans le centre historique
ne fut donc pas conduite conformément au projet pensé
et dessiné. Le décalage entre le projet et son
application s’explique avant tout par des raisons économiques.
D’une part, la crise du logement était telle, qu’on
pouvait difficilement envisager la démolition de constructions,
même vétustes, susceptibles de servir d’abris.
D’autre part, l’expropriation conduite lors de ce
projet a obligé l’État à indemniser
une partie de la population expropriée(6), contrairement
à la saisie de l’immobilier sans compensation,
au lendemain de la révolution de 1917.
Ce choix économique
révèle les vrais choix symboliques, puisqu’il
permet de lire l’arbitrage entre le couple kvartal/maguistral’,
où la voie, la façade, la dimension publique,
l’emporte sur l’unité bâtie, l’aménagement
intérieur et « l’intime », à
défaut de « privé ».
De fait, si les démolitions ont été bien
moindres que celles envisagées dans le projet, elles
furent rendues très visibles. Contrairement aux percées
haussmanniennes, qui s’attaquaient au bâti de faible
valeur des cœurs d’îlots, le plan de 1935 opère
par élargissement, détruisant ce qu’il y
a de plus précieux : le bâti sur rue. C’est
la capacité des anciens bâtiments à être
transformables ou déplaçables qui décide
alors de leur conservation. Déplaçables car, grâce
à l’importation d’une technique élaborée
par les Américains au XIXe siècle, quelques bâtiments
parmi les plus importants ont été déplacés
: coupés de leurs fondations, ceints par une ceinture
métallique et placés sur un rail, ils sont repoussés
au fond d’une cour, sur le nouvel alignement d’une
rue, ou bien tournés à 90° (image 5).
Et si le plan
du kvartal n’a pas été réalisé
dans le centre historique, la création d’une longue
façade continue au gabarit et style architectural homogènes,
offre, depuis les voies, l’impression d’un projet
abouti.
C’est,
paradoxalement, sous les premières années de la
présidence de Khrouchtchev, en pleine discussion sur
l’économie et la standardisation de la construction,
que le kvartal sera réalisé dans la forme
la plus proche de celle conçue dans le plan de 1935.
Le quartier du Sud-ouest de Moscou, autour de l’Université
Lomonossov en est l’illustration (image 6). Et c’est
peut-être à travers cet exemple que l’on
peut réellement parler de l’émergence sinon
de forme urbaine nouvelle, du moins d’échelle de
division inédite.
Notes
1. Y. Tsiomis, « Architecture totalitaire
ou discours totalitaires sur l’architecture ? »,
in : Ioana Iosa (sous la direction de), L’architecture
des régimes totalitaires face à la démocratisation,
Paris, éditions de l’Harmattan, 2008, p. 32.
2. Notion qui a connu un regain d’intérêt
après la parution de l’ouvrage d’Igor Golomstok,
L’art totalitaire. Union soviétique, IIIe Reich,
Italie fasciste, Chine, |1990], Paris, éditions Carré,
1991 et de celui de Boris Groys, Staline, œuvre d’art
totale, [1988], Paris, J. Chambon, 1990.
3. Voir, sur la question, les travaux de M.
Roncayolo, de P. G. Gerosa, B. Lepetit, A. Corboz. Notamment
: M. Roncayolo, Lectures de villes. Formes et temporalités,
Marseille, Parenthèses, 2002 ; P.G. Gerosa, Eléments
pour une historie des théories sur la ville comme artefact
et forme spatiale (XVIIIe- XXe s.), Strasbourg, Université
des sciences humaines, 1992.
4. François Moriconi-Ebrard, De
Babylone à Tokyo. Les grandes agglomérations du
monde, Paris, éditions Ophrys, 2000, p.22.
5. Décrets du 8 novembre (26 octobre)
1917 et 20 août 1918.
6. Une indemnisation qui consistait en un versement
de 2500 roubles, soit environ 10 mois de salaire moyen en 1934.
En réalité, seuls les habitants disposant d’une
propiska (enregistrement) et correspondant à
certaines catégories de la population y avaient droit.
Outre l’indemnisation pécuniaire, un terrain, non
viabilisé, le plus souvent hors de la limite de la ville,
et sans fourniture de matériaux de construction, leur
était fourni.
Bibliographie
Ioana
Iosa (sous la direction de), L’architecture
des régimes totalitaires face à la démocratisation,
Paris, éditions de l’Harmattan, 2008.
Elisabeth Essaïan, Portrait de Moscou,
Paris, cité de l’architecture, juin 2009.
Elisabeth Essaïan, Le plan général
de reconstruction de Moscou, La ville, l’architecte et le
politique, Héritages culturels et pragmatisme économique,
thèse en architecture, sous la direction de Jean-Louis
Cohen, Université Paris VIII, 2006. A paraître aux
éditions Parenthèses.
Ekaterina Azarova, L’appartement communautaire,
L’histoire cachée du logement soviétique,
Paris, éditions du Sextan, 2007.
Josette Bouvard, Le métro de Moscou,
La construction d’un mythe soviétique, Paris,
éditions du Sextan, 2005.
Thimothy Colton, Moscow: governing the socialist
metropolis, Cambridge, London, the Belknap press of Harvard
university press, 1995.
Jean-Louis Cohen, “The Moscow plan of 1935:
when Stalin meets Haussmann”, in: Art & Power, Europe
under the dictators. 1930-1945 (sous la direction de Dawn
Ades, Tim Benton and alt.), p. 246-249.
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Fig.
1. Plan d’un kvartal idéal de 15 ha. 1936.
1. crèche; 2. jardin d’enfants; 3. école.
4 parking; 5. places de stationnement; 6. arrêts de
tramway; 7. passage intérieur; 8. cours de service
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Fig.
2. Projet d’élargissement de la rue Gorki.
1938.
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Fig.
3. La reconstruction de la place Sovetskaïa (Tverskaïa):
des ambitions revues à la baisse. (projets de 1936
et 1957).
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Fig.
4. Place Sovetskaïa (Tverskaïa), bâtiment
du Mossoviet en cours de déplacement. 1939. (Musée
Chtchoussev).
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| Fig.
5. Le quartier Sud-ouest. 1953-1957. Projet initial et photographie
aérienne actuelle. |
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