Les interventions
de Sophie Leclercq et de Maureen Murphy portent sur la réception
des objets non occidentaux en France dans la période
de l’entre-deux-guerres. La première intervention
s’attache au processus d’appropriation des arts
non occidentaux par les surréalistes ; la seconde porte
sur la façon dont les arts non occidentaux ont revêtus
des statuts différents en fonction des milieux, celui
des musées d’ethnographie, des galeries privées
et de l’avant-garde artistique. Les deux textes retracent
une partie de l’histoire des variations du statut des
objets non occidentaux en France, en mettant l’accent
sur les tensions qu’entourent ces objets : tension entre
d’une part l’approche esthétique et l’approche
ethnographique, de l’autre, entre l’intérêt
pour les arts non occidentaux et le retour aux valeurs classiques.
Mais pouvait-il en être autrement ? Comme l’a pertinemment
noté Ernst Gombrich « la préférence
pour le primitif équivaut souvent à un rejet »
(1) ; ainsi, il est tout aussi intéressant d’examiner
l’engouement pour les arts non occidentaux que le rejet
qui lui est associé.
Fascination pour les objets non occidentaux ou pour
les collectionneurs ?
Sophie Leclercq
examine la « fascination pour l’Autre» sous-jacente
à l’appropriation surréaliste des arts non
occidentaux et pose, à juste titre, la question de savoir
si l’engouement des surréalistes pour les arts
non occidentaux relève d’un « anticonformisme
ou au contraire d’un certain suivisme, c’est-à-dire
d’une adaptation des surréalistes à la tendance
du milieu qui est le leur ». Elle note que l’intérêt
des surréalistes se porte sur l’art amérindien,
notamment sur l’art de l’Amérique du nord,
et affirme que « ce critère de nouveauté
joue un rôle dans la prédilection qu’ils
accordent à l’Amérique indienne ».
D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si c’est
une poupée Kachina qui figure dans l’affiche de
présentation de l’Exposition surréaliste
d’objets de 1936. On peut se demander pourquoi le choix
des surréalistes s’est-il porté sur l’art
amérindien.
Sophie Leclercq
fait état d’un certain nombre d’expositions
– Yves Tanguy et objets d’Amérique (1927),
L’exposition surréaliste d’objets (1936)
– de collections, notamment celles de Breton et de Eluard,
et de textes, en particulier ceux de Breton, qui attestent de
cet engouement. Il convient de noter que dans ces mêmes
années, des manifestations consacrées aux arts
amérindiens ont lieu à Paris, comme c’est
le cas de l’Exposition de l’art de l’Amérique
au Pavillon Marsan à Paris en 1928, dont le catalogue
contient des textes de P. Rivet, A. Métraux et de G.
Bataille.
Comment rendre
intelligible cet engouement ? Dans un article paru récemment
dans Le Monde au sujet de la vente de masques Yup’ik de
la collection Robert Lebel, l’une des personnes interviewées
Pierre Amrouche affirme ceci : « à tort ou à
raison les surréalistes ont considéré que
l’art esquimau était l’expression même
de l’inconscient, à cause de l’ambivalence
dans les représentations zoo-anthopomorphes. Ils pensaient
que ces objets poussaient le spectateur au rêve, au voyage
intérieur, au lieu de transmettre un message direct.
Ils ont eu une vision romantique de ce monde, perçu comme
un des derniers territoires de liberté ».(2)
Si la dimension
symbolique a joué un rôle non négligeable
dans la fascination de la part des surréalistes pour
les objets amérindiens, peut-on pour autant soutenir
que la démarche surréaliste s’inscrit dans
une histoire, celle des artistes collectionneurs du «
premier primitivisme »? Est-ce une même histoire
ou une tout autre histoire ? Et, si comme l’évoquait
Sophie Leclercq, « l’émotion suscitée
par la dispersion de la collection Breton en 2003 s’inscrit
dans le prolongement de la fascination qu’elle exerçait
» est-ce que, de nos jours, la fascination porte sur les
objets ou sur ceux qui ont collectionné les objets ?
C’est sûrement ce dernier aspect qui influe sur
les prix dans les ventes aux enchères ; lors de la vente
André Breton en 2003 un masque « esquimau »,
peint en ocre rouge représentant le soleil, avait atteint
198 704 euros.
Ethnologie, surréalisme et colonialisme
Leclercq analyse
l’Exposition surréaliste d’objets et mentionne
la distinction entre exposition surréaliste d’objets
et exposition d’objets surréalistes. Cette distinction
serait intéressante à approfondir car elle permettrait
de mieux répondre aux questions suivantes : Qu’est
ce qu’un objet surréaliste ? Comment un objet non
occidental peut-il devenir un objet surréaliste ? Et
inversement comment un objet non occidental devient-il un objet
ethnographique ? Bref, y -a-t- il des points de convergence
entre le processus de construction d’un objet ethnographique
et celui d’un objet surréaliste ?
Les rapports
entre la dimension politique et l’appropriation des objets
non occidentaux sont mis en évidence par Sophie Leclercq
qui souligne l’ambiguïté de la part des surréalistes,
notamment de Paul Eluard et de André Breton, à
l’égard de la politique coloniale ; tout en critiquant
l’Exposition coloniale, ils sont néanmoins conscients
du bénéfice qu’ils peuvent retirer de la
vente de leurs collections, au moment même de l’Exposition
coloniale. Maureen Murphy montre comment le Musée de
l’Homme et le Musée des colonies oeuvrent «
à une meilleure connaissance et une plus grande visibilité
des objets rapportés des colonies ». Parallèlement,
un certain nombre de collectionneurs participent à l’Exposition
de l’art indigène des colonies françaises
au Musée des arts décoratifs (1923) ; cette exposition
semble avoir constitué un succès au point que
les collectionneurs Level et Clouzot constatent que «le
public était mûr pour apprécier la nouvelle
matière d’art qui lui était soumise ».
Ils évoquent cependant la difficulté des visiteurs
et des critiques à apprécier les fétiches
africains, « œuvres plus ardues, mais parfois plus
hautes, plus significatives encore »(3). Quelques années
plus tard, un certain nombre de collectionneurs, dont certains
sont aussi des marchands, tels que André Lefèvre,
Charles Ratton et Louis Carré, jouent un rôle essentiel
dans la sélection des objets présentés
dans l’Exposition des arts indigènes à l’Exposition
coloniale de 1931, à laquelle ils prêtent des œuvres.
Selon Benoît de l’Estoile, « pour ces amateurs
éclairés de l’entre-deux-guerres, exposition
d’art nègre et exposition coloniale sont dans la
même catégorie et sont fréquentés
par un public comparable »(4).
C’est
aussi dans cette même année 1931 que Marcel Mauss
publie un article intitulé « Les arts indigènes
» ; dans cet article, l’ethnologue français
fait état de « l'entrée de cet art différent
de nos arts classiques dans notre mentalité à
nous […] un beau masque de pays noir, une marionnette
javanaise, ne font plus l’impression de ridicule ; un
bronze du Bénin, un bijou fondu et patiné du Dahomey
impressionnent la nouvelle génération, expriment
quelque chose pour elle ». Mauss ne pouvait ne pas reconnaître
la fascination que les arts non occidentaux exerçaient
auprès des jeunes générations et souligne
la façon dont la jeunesse est acquise à tous ces
arts ; « elle danse au son du jazz après s'être
longtemps bornée au tango » ajoute le célèbre
ethnologue. Cependant, Mauss ne reste pas dans le simple registre
de la fascination ; la reconnaissance de la dimension esthétique
des productions non occidentales constitue l’une des voies
d’accès d’une part à la reconnaissance
de l’égale dignité des productions artistiques,
de l’autre à l’approche relativiste des cultures.
« On commence à comprendre que l'art de nos civilisations
n'est qu'un cas de l'art en général. Les arts
indigènes sont des arts relativement aussi 'dignes' que
bien des nôtres. Leur contact rafraîchit les nôtres:
il suggère de nouvelles formes, de nouveaux styles, même
quand ils sont aussi stylisés et aussi sophistiqués
par la tradition que les nôtres »(5).
L’accent mis par Mauss dès 1931 sur l’égale
dignité des productions artistiques s’inscrit dans
une préoccupation théorique plus vaste concernant
le respect pour la diversité culturelle et le relativisme
culturel.
Découverte de l’ « art primitif »
et re-découverte de l’héritage surréaliste
Les deux interventions
soulèvent deux questions plus générales
: la première question est la suivante : dans quelle
mesure peut-on avancer que c’est dans l’entre-deux
guerres que change la perception des arts « primitifs’
»? Et si changement il y a, est-t-il redevable à
l’institutionnalisation de l’ethnologie en France
et au rôle joué par le Musée de l’Homme
? Autrement dit, est-ce que le milieu artistique et l’ethnologie
partagent une même préoccupation pour les arts
non occidentaux et par là ont-ils en commun une même
définition de l’art ?
La seconde question
renvoie à ce qu’on pourrait appeler les liens entre
la « fascination’» pour les arts non occidentaux
et les lieux géographiques. Á suivre l’histoire
de la réception des arts non occidentaux en France, force
est de constater l’existence de vagues successives : il
y a eu d’abord la « découverte » des
arts de l’Afrique et de l’Océanie au début
du XXe siècle, puis la « découverte »
des arts des Amériques dans l’entre-deux-guerres.
Peut-on déceler une filiation entre ces deux «
découvertes » par les artistes occidentaux ? Il
n’est pas sans intérêt de noter que le Musée
du quai Branly, et notamment l’exposition D’un Regard
l’Autre, met explicitement en valeur l’héritage
surréaliste ; on peut dès lors se demander pourquoi
ce musée est tellement « fasciné »
par les surréalistes en tant que collectionneurs, qui,
à leur tour, ont été « fascinés
» par les objets non occidentaux.
Notes
1. Ernst
Hans Gombrich, La Préférence pour le primitif:
épisodes d'une histoire du goût et de l'art en occident,
Paris, Phaidon Press, 2004, p.7.
2. Roxana Azimi, « L’Art esquimau
pulvérise régulièrement les estimations des
spécialistes », in : Le Monde, 19/20 novembre
2006, p. 23.
3. Cité par Benoît de L'Estoile,
« Le musée des ‘arts premiers’ face à
l'histoire », Arquivos do Centro Cultural Calouste Gulbenkian,
2003, XLV: 49.
4. Benoît de L’Estoile, p. 50-51.
Voir également Jody Blake, « The Truth about the
Colonies, 1931: Art Indigène in the Service of the Revolution
», Oxford Art Journal 2002, 25 (1):35-58.
5. Marcel Mauss, "Les Arts Indigènes",
Lyon Universitaire, avril/mai 1931, 1-2.
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