Il arrive, et
plus souvent qu’on ne le pense, que les artistes lisent
les philosophes. Des artistes contemporains comme Joseph Kosuth,
Hermann de Vries, Robert Morris, Bill Viola, Daniel Buren ou
Fabrice Hyber en font partie ; parmi leurs références
: des maîtres de la spiritualité, des théoriciens
de toutes sortes, Merleau–Ponty, Wittgenstein, Heidegger,
Derrida, Deleuze, Maître Eckhardt, Coomaraswany, les écrits
de maîtres Zen, etc. Le numéro 44 de La Revue
d’Esthétique dirigé par Anne Moeglin-Delcroix,
intitulé « Les artistes contemporains et la philosophie
» témoigne de ces affinités. Dans son article,
« Expérience et performance. Fragments d’un
discours pragmatiste »(1) Yoann Barbereau définit
les contours théoriques du dialogue entre Kaprow et Dewey
et écrit justement que « les années qui
voient l’esthétique analytique commencer à
dominer les débats sur la scène philosophique
sont aussi celles où sur la scène artistique se
joue un acte, au centre duquel on trouve ce que le théâtre
des opérations philosophiques a repoussé hors
du plateau : Art as experience ». Ce préalable
théorique établi, notre idée était
de regarder d’un peu plus près ce dialogue dans
un contexte moins transversal et d’identifier dans la
pratique même d’Allan Kaprow son influence.
Une éthique de création
La lecture des
textes théoriques d’Allan Kaprow, ainsi que l’étude
des documents relatifs aux Happenings, activités ou événements
qu’il a suscités donnent la mesure de l’empreinte
que lui a laissée la lecture de L'Art comme
expérience. D’une certaine manière,
ce livre a pu constituer un "manuel" pour l’artiste.
La critique du musée, des lieux institutionnels et des
valeurs marchandes, facteurs empêchant l’implication
et par là, l’expérience du spectateur selon
John Dewey, cet éloignement de l’art et de son
public, réflexion qui constitue l’ouverture de
son essai est aussi une thématique récurrente
d’Allan Kaprow, qu’il va radicaliser au fil de son
parcours.
Dans le premier
chapitre de son essai, John Dewey identifie une césure.
Le musée est à la fois cause et conséquence,
selon lui, de la distance que la société moderne
a ménagé et entretenu entre l’art et les
hommes, distance peu souhaitable selon lui pour que les œuvres
soient la source d’une véritable expérience
: L’auteur regrette que l’art soit ainsi «
relégué dans un monde à part » et
éloigné « de l’existence ordinaire
et collective (2)».
En conséquence,
il incombe au « philosophe » qui entreprend d’écrire
sur les beaux-arts de contrer cette tendance dominante en restaurant
« cette continuité entre ces formes raffinées
et plus intenses de l’expérience que sont les œuvres
d’art et les actions, souffrances, et événements
quotidiens universellement reconnus comme des éléments
constitutifs de l’expérience (3)». Ainsi,
pour comprendre l’esthétique, « dans ses
formes accomplies et reconnues », il convient de commencer
à la chercher « dans la matière brute de
l’existence ». Qu’elle est-elle ? Dewey répond
en ces termes : « les spectacles qui fascinent les foules
: la voiture de pompiers passant à toute allure, les
machines creusant d’énormes trous dans la terre,
la silhouette d’un homme, aussi minuscule qu’une
mouche, escaladant la flèche du clocher, les hommes perchés
dans les airs sur des poutrelles, lançant et rattrapant
des tiges de métal incandescent (4)».
Une énumération
qui témoigne d’une implication dans le monde moderne,
ses bruits, ses constructions qui résonne avec celle
que Kaprow rédige dans son texte manifeste de 1958, "L’Héritage
de Jackson Pollock" : « Nous devons nous préoccuper
et même être éblouis par l’espace et
les objets de notre vie quotidienne, que ce soient nos corps,
nos vêtements, les pièces où l’on
vit, ou si le besoin s’en fait sentir, par le caractère
grandiose de la 42e rue (5). Kaprow décide dès
alors de « montrer comme si c’était la première
fois, le monde que nous avons toujours eu autour de nous (6)».
Ce qui est l’une des conditions de l’expérience
selon John Dewey.
Cette idée commune de redécouvrir le quotidien
a toutefois une fin différente, chez Dewey, sortir de
la routine et faire l’expérience pleine de la vie
moderne lui permet de penser l’expérience esthétique
comme une forme spécialisée de cette expérience
alors que Kaprow propose pour sa part de faire du réinvestissement
du quotidien son seul but. Pollock a selon ses termes tué
la peinture en la transformant en un monde à parcourir,
et de ce fait l’expérience esthétique se
doit d’être dissoute dans l’expérience
simple.
Définitions de l’expérience
Dewey fait la différence entre l’expérience
et « une expérience ». On fait l’expérience
de toutes sortes de choses de façon superficielle, incomplète,
vague, alors que l’on a « une expérience
» lorsque l’on va au bout de sa réalisation.
Ainsi l’on peut dégager les traits principaux qui
constituent une telle expérience aux yeux de Dewey.
L’expérience
forme un tout et les parties de ce tout sont liées. Dans
« une expérience », il y a un mouvement d’un
point à un autre. Ensuite, une expérience est
spécifique, elle a une unité qui la désigne
en propre. Ce caractère propre lui donne ce que l’on
pourrait appeler un style et fait que toute expérience
véritable, c’est-à-dire aboutie, est esthétique.
C’est vrai d’une conversation, d’un dîner
réussi ou d’une expérience de pensée,
par exemple. Enfin une expérience suppose toujours une
intégration de quelque chose d’étranger,
ce qui ne va pas sans peine car « il n’y a pas d’expérience
esthétique intense qui soit entièrement jubilatoire
(7)».
Mais le modèle
de l’expérience pour Dewey est « organiciste
» : pour lui, en effet, toutes les expériences,
si diverses soient-elles, sont « le résultat de
l’interaction entre un être vivant et un aspect
quelconque du monde dans lequel il vit (8)». Une idée
qui frappera naturellement Kaprow pour qui la notion d’environnement
est centrale. Sans compter que, dans l’optique de Dewey,
il n’est guère possible de séparer l’esthétique
de l’artistique dans la mesure où réception
et production sont toujours liées et où un spectateur
est toujours aussi, si peu que ce soit, un acteur. Les happenings,
dans la mesure où précisément ils réclament
la participation du public, sont pleinement des expériences
artistiques – ce qui, dans le vocabulaire de Dewey, est
presque une tautologie.
Implication et partage
Le phénomène est notable : la pratique d’Allan
Kaprow radicalise le propos de Dewey tout en lui étant
d’une grande fidélité. Pour donner la mesure
de ce respect scrupuleux, deux autres brefs exemples peuvent
être évoqués. Ils sont également
issus du premier chapitre. De la même manière,
Kaprow s’empare de thématiques pour les pousser
à leurs conséquences les plus radicales.
En plus de sa
critique du musée, John Dewey stigmatise un marché
de l’art qui institue les œuvres en valeur, les privant
ainsi de leur force. Celles-ci ne peuvent plus être expérimentées
par le public, puisqu’elles sont remplacées par
une simple procédure de reconnaissance ou d’attribution.
Dans ce contexte, les objets d’art « fonctionnent
comme des signes du bon goût et des garanties d’une
culture d’exception (9)». Prenant sans doute cette
situation très au sérieux, Kaprow ne produit quasiment
pas d’objets qui puissent engager une spéculation
ou durer dans le temps. Il s’efforce sa carrière
durant d’offrir des expériences en temps réel
aux personnes présentes qui ne seront plus spectatrices
mais participantes. Cette notion de présence et d’implication
est d’ailleurs évoquée dès le premier
chapitre de L’art comme expérience.
Dewey insiste
beaucoup sur l’importance de la communauté. Il
commence par préciser : « Je ne dis pas que la
communication tournée vers d’autres est ce que
vise l’artiste. Mais elle est la conséquence de
son œuvre […] Finalement les œuvres d’art
sont le seul moyen de communication complet et sans voile entre
l’homme et l’homme, susceptible de se produire dans
un monde de fossés et de murs qui limitent la communauté
d’expérience (10)». D’où l’importance
de l’amitié qui, dans son livre, est souvent citée
en exemple, pour la comparer à la simple habileté
ou pour illustrer ce que peut-être l’intégration
d’une autre culture à la nôtre. Une idée
qui ne pouvait pas échapper à Kaprow dont toute
la vie et l’œuvre témoignent d’une volonté
de mettre en marche un même élan collectif dans
l’art et dans la société. Dans les traces
de Dewey, Kaprow s’intéresse d’ailleurs à
la pédagogie.
Art et philosophie
Autant d’éléments qui donnent la mesure
de l’influence que constitue le texte de Dewey pour Allan
Kaprow et comment il tend à le "mettre en pratique"
avec ses rituels laïcs que sont les happenings, puis les
activités. Autant de célébrations du monde
contemporain et du degré d’intégration que
l’homme peut y avoir. John Dewey évoque évidemment
les rituels dans le premier chapitre de son essai pour leur
caractéristique de composante pleine de la vie de la
communauté — gestes et objets —, mais il
est bien évident qu’à aucun moment, il n’envisage
la possibilité de leur réapparition telle que
Kaprow va pouvoir la concevoir. Dans ce contexte, l’art
n’est pas le prolongement de la philosophie avec d’autres
moyens. Ni non plus sa « relève » contre
– hégélienne, comme si la philosophie s’accomplissait
à travers l’art et non plus l’inverse. La
philosophie pour les artistes est souvent une sorte de «
précipité » au sens chimique, une formule
élémentaire qui leur permettra de tester un ensemble
de propositions qui semblent parfois très éloignées
de la pensée dont elles s’inspirent, mais qui n’en
sont en fait que des produits parfois méconnaissables,
dont elles constituent pourtant bien le noyau. Entre Dewey et
Kaprow, les liens sont beaucoup plus évidents en apparence
mais sans doute faut-il chercher plus avant dans le tissu conceptuel
de la pensée de Dewey pour retrouver chez Kaprow les
éléments qui ont innervé sa pratique tout
au long de sa vie. Une chose est sûre, la philosophie
et l’art dont parle Kaprow ont ceci en commun d’échapper
aux formalismes et à l’auto réflexion, si
bien que l’on pourrait dire, en paraphrasant Robert Filliou
: pour Kaprow, la philosophie était aussi ce qui rend
la vie plus intéressante que la philosophie.
Ps : Lors de la séance du 11 juin 2007,
trois happenings et activités d’Allan Kaprow ont
été décrits et commentés : Fluids
de 1967, Transfer de 1968 et Easy de
1972. Durant les deux premiers, des groupes de volontaires ont
été amenés à accomplir des tâches
de construction et de manutention en compagnie de Kaprow. Souvent
vaines : bâtir une structure de glace en plein soleil,
déplacer des barils vides de leur lieu de stockage jusqu’à
ce même lieu en plusieurs étapes, ces entreprises
mobilisent pourtant toute l’énergie et l’attention
des participants. Ces deux happenings n’avaient d’autre
dessein que d’isoler l’expérience vécue,
partagée, les phénomènes d’entraide
— une certaine poésie de l’instant et du
quotidien, que rien de matériel ne saurait capturer.
Easy de 1972 marque le passage aux activités,
plus discrètes, tournées davantage vers des phénomènes
d’introspection : Kaprow invite un groupe composé
d’étudiants à s’approprier à
deux reprises des pierres dans le lit d’un cours d’eau
asséché en les humidifiant. C’est l’occasion
pour chacun de « mettre de sa personne » sur et
dans l’objet inanimé et de mesurer l’unicité
de la première expérience en la comparant à
la seconde, plus prévisible.
Notes
1. Yoann
Barbereau, « Expérience et performance. Fragments
d’un dialogue pragmatiste », La Revue d’Esthétique,
Jean-Michel Place, n° 44, 2003, p. 25.
2. John Dewey, L’art comme expérience,
Paris, Farrago, 2005, p. 21.
3. Ibid.
4. Ibid., p. 23.
5. Allan Kaprow, "L’Héritage
de Jackson Pollock", L’art et la vie confondus,
Paris, Centre Georges Pompidou, 1996, pp. 38-39.
6. Ibid.
7. John Dewey, L’art comme expérience,
op. cit. , p. 66.
8. Ibid., p. 69.
9. Ibid., p. 28.
10. Ibid., p. 135.
Bibliographie
Allan Kaprow, Milan, Skira, 1998.
Yoann Barbereau, "Expérience et Performance.
Fragments d’un dialogue pragmatiste", Revue d’Esthétique,
n° 44, 2003, pp. 24-35.
Benjamin H. D. Buchloch, Judith F. Rodenbeck,
Experiments in the Everyday. Allan Kaprow and Robert Watts.
Events, Objects, Documents, New York, University of Columbia,
1999.
Jean-Pierre Cometti, L’Amérique
comme expérience, Pau, Publications de l’Université
de Pau, 1999.
Sophie Delpeux, " « Partir des arts
». La modernisation du métier d’artiste selon
Allan Kaprow", Les écrits d’artistes depuis
1940, Saint-Germain-La-Blanche-Herbe, Imec, 2004, pp. 444-454.
John Dewey, L’art comme expérience,
Paris, Farrago, 2005.
Allan Kaprow, Assemblage, Environments &
Happenings, New York, Abrams, 1966.
Allan Kaprow, L’art et la vie confondus,
Paris, Centre Georges Pompidou, 1996.
Jeff Kelley, Childsplay. The art of Allan
Kaprow, Berkeley, University of California Press, 2004.
Richard Schusterman, L’art à
l’état vif, Paris, Les éditions de minuit,
1991.
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Allan
Kaprow, Fluids, octobre 1967, photo Dennis Hopper.
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Allan
Kaprow, Transfer, 1968, photo Andy Glantz
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Allan
Kaprow, Easy, 1972, photo Bee Ottinger
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