Dans son acception
générale, le don renvoie au principe de se déposséder
d’un bien sur un mode qui implique la gratuité.
En cela, il est lié au désintéressement,
une notion primordiale à la création artistique
et au beau, depuis l’esthétique kantienne. Mais
pour l’anthropologue Alain Caillé, le don peut
être défini avant tout comme « toute prestation
de biens ou de services effectués, sans garantie de retour,
en vue de créer, entretenir ou régénérer
le lien social[1] ». Or, cette insistance sur la valeur
du lien social (au détriment de l’objet qui le
permet) a été et reste l’une des caractéristiques
de l’art participatif. Il est alors possible de se demander
dans quelle mesure le don est devenu l’une des procédures
plastiques à laquelle les artistes ont fait appel, notamment
dans la perspective de trouver des alternatives à la
primauté de la valeur économique et à la
fétichisation. Pour autant, le don — en tant qu’acte
dépourvu de réciprocité — n’est-il
pas « la figure même de l’impossible[2] »,
comme le soulignait Jacques Derrida avec la volonté de
déconstruire l’idéal humaniste ?
La question
peut être posée au sujet du Musée Précaire
Albinet réalisé en 2004 par Thomas Hirschhorn
dans le quartier du Landy, en partenariat avec les Laboratoires
d’Aubervilliers. Chaque semaine, pendant deux mois, il
s’agissait de présenter une œuvre sortie des
collections du Musée national d’art moderne, dans
un espace éphémère, construit pour l’occasion
avec les habitants de la cité, afin de leur donner la
possibilité d’avoir accès à une culture
qui leur est le plus souvent étrangère. Le
Parisien titra ainsi : « Dali, c’est gratuit
», lors d’un article relatant cette noble tentative
de partage qu’Yvane Chapuis plaça sous le signe
de « l’amour de l’art[3] ». Aussi la
démarche altruiste visant à une accession de tous
à la création esthétique affirmait sans
l’interroger son universalité, et laissait de côté
la belle entreprise de communication culturelle que représentait
cette pièce pour les institutions engagées.
En dépit
de la « violence de la transgression[4] » évoquée
par Hirschhorn, son projet semble plus du côté
de la réconciliation, dans la lignée de l’esthétique
relationnelle de Nicolas Bourriaud. Sous cette appellation,
le critique d’art a réuni en 1998 des pratiques
plastiques « interactives, conviviales et relationnelles[5]
» appartenant à « l’interstice
social ». Bourriaud souligne alors que « ce
terme d’interstice fut utilisé par Karl Marx pour
qualifier des communautés d’échanges échappant
au cadre de l’économie capitaliste, car soustraites
à la loi du profit : troc, ventes à perte, productions
autarciques, etc.[6] ». Si le don n’est pas ici
évoqué, il pourrait être ajouté à
cette liste non exhaustive des pratiques alternatives prenant
à revers le marché.
C’est
le cas chez Rirkrit Tiravanija qui met souvent à la disposition
du public du matériel culinaire pour se préparer
à manger et ainsi transformer ses installations en lieux
de partage. Une pièce sophistiquée, comme Dom-Ino,
présentée à la galerie Chantal Crousel
en 1998, reprend l’ossature préfabriquée
de Le Corbusier de 1914-1915 pour en donner une version en bois.
Les trois plates-formes abritent une cuisine et un salon, puis
des matelas, et enfin une sorte de toit terrasse. Le spectateur
est invité à investir la structure. Mais un tel
appel revient-il à donner une valeur d’usage à
l’œuvre contre la valeur d’échange et
son abstraction dans la lignée des théories marxistes
? Et dans ce cas, la création n’infirme-t-elle
pas l’idée que le don porte en lui-même une
critique de « l’intérêt instrumental[7]
», comme le mentionne Alain Caillé ?
Une réponse
indirecte peut être proposée, à travers
la pratique de Didier Courbot qui intervient dans l’espace
public sous la forme de gestes modestes mais généreux,
comme repeindre un passage pour piétons ou encore réparer
un banc. Sa série des Needs (1999-2001) correspond
à des photographies couleur de son action effectuée
sans contrepartie pour répondre à de petits besoins,
signe que ses performances ont à la fois une dimension
utilitaire et symbolique.
Ces deux régimes
ne sont d’ailleurs pas si distincts si l’on en croit
Pierre Bourdieu qui explique que l’économie des
biens symboliques — pensée en opposition à
l’intérêt et au calcul – relève
de l’illusio : c’est un « mensonge
à soi-même collectif » dans la mesure où
« (…) au principe de l’action généreuse,
du don inaugural (apparent) d’une série d’échanges,
il y a non pas l’intention consciente (calculatrice ou
non) d’un individu isolé, mais cette disposition
de l’habitus qu’est la générosité
et qui tend, sans intention explicite et expresse, à
la conservation ou à l’augmentation du capital
symbolique[8] ». Selon le sociologue, la bienfaisance
ou toute autre mode de dévouement viendrait occulter
les rapports de force, et avec eux, une forme de négativité.
Cette dernière
se retrouve pourtant dans certaines pratiques emblématiques
de l’esthétique relationnelle, à l’instar
des pièces de Félix Gonzalez-Torres. Ses tas de
bonbons, offerts aux bouches avides de douceurs, présentent
une charge douloureuse lorsqu’ils correspondent au poids
de son compagnon, atteint par le sida (Portrait of Ross
in L.A. de 1991) : la disparition progressive des plaisirs
sucrés devient là une métaphore de la perte
prochaine de l’être aimé. Cette tension entre
l’âpre expérience intime et la décontraction
de l’attitude des visiteurs témoigne d’une
ambivalence du don que les réflexions de Nicolas Bourriaud
ne prennent pas en considération.
Pareille violence
était d’ailleurs beaucoup plus stridente dans les
performances des artistes des années 1960, à l’image
de la Messe pour un corps que Michel Journiac organisa
le 26 novembre 1969, à la galerie Daniel Templon, en
co-production avec la galerie Martin Malburet. En célébrant
l’Eucharistie à partir de rondelles d’un
boudin fabriqué avec son propre sang, l’artiste
opérait une substitution sacrilège rappelant la
mort de Dieu et l’irréductibilité du corps,
« absolu que le désir ou la mort révèle[9]
». Sous cette forme rituelle, le détournement du
geste christique prenait un tour éminemment tragique.
Cette part sacrificielle
se retrouve dans les séances collectives que Lygia Clark
organisa dans le cadre de son enseignement en arts plastiques
à l’Université de la Sorbonne en 1973. Pour
sa Bave anthropophagique, des étudiants tenaient
en bouche des bobines de couleur qu’ils devaient dévider
lentement afin d’en recouvrir le corps d’un des
participants, allongé par terre. Le déroulement
progressif de la performance amenait à l’entremêlement
de tous avec cette « bave ». Une autre action, Cannibalisme,
proposait la même année à un étudiant
de porter une combinaison munie d’une poche, au niveau
du ventre, remplie de fruits. Les yeux bandés, toutes
les personnes placées autour, devaient croquer les aliments
puis les laisser et les reprendre.
Avec ces deux
expériences, Lygia Clark laissait entrevoir que le don
et la pronation n’étaient pas antinomiques. «
Je suis une seule gueule énorme qui avale tout, dévore,
triture, écrivait-elle. Je suis un petit corps, je veux
occuper tout l’espace du monde. (…) Je donne tout
à l’autre dans l’attente du retour de ses
impressions après qu’il ait essayé toutes
mes propositions[10] ». Dans cette perspective apparaît
« la persévérance dans son être »
qu’en son temps Spinoza nomma le conatus. Reprenant
ce postulat philosophique, Frédéric Lordon affirme
que « exister, c’est être intéressé
à soi. Une action n’a pas d’autre sens qu’accompli
en première personne, c’est-à-dire,
quelle qu’en soit la nature, et en particulier quand elle
prend les formes les plus oblatives, par un agent qui, y engageant
son activité existentielle, agissant de son mouvement,
agit nécessairement par rapport à lui,
c’est-à-dire en définitive pour lui.[11]
» Face à ce conatus, le potlatch
— donner, recevoir, rendre — aurait été
la première tentative sociale de refouler la pulsion
de saisir et s’accaparer.
Potlatch
fut justement le nom que choisit l’Internationale lettriste
en 1954 pour son Bulletin d’information. Le groupe faisait
bien sûr référence à cette pratique
qui s’était développée aux alentours
de la côte nord ouest américaine et que Marcel
Mauss avait étudiée dans le cadre de son fameux
« essai sur le don », paru en 1923-1924. L’ethnologue
y décrivait la triade du potlatch comme un système
de « prestations totales de type agonistiques[12]
» aux dimensions à la fois économique, juridique,
religieuse et finalement mythique. Or, c’était
bien à un niveau global que le groupe emmené par
Guy Debord souhaitait agir : « l’obligation
de rendre est tout le potlatch[13] » avait écrit
Mauss et dans la situation présente, l’obligation
consistait en un renversement complet de la société.
La révolution était la plus belle des dépenses
possibles. Elle prolongeait concrètement « le changement
copernicien[14] » que Georges Bataille avait initié
avec son essai d’« économie générale[15]
» dans lequel la conduite glorieuse du potlatch
s’offrait comme un formidable contre-exemple de l’économie
moderne fondée sur la production marchande.
De nos jours,
la radicalité de ces premiers moments peut sembler lointaine.
Et au regard de cette évocation — trop succincte
—, on peut préciser que le don dans l’art
contemporain a connu une évolution qui recoupe à
certains égards l’abandon progressif du désir
de créer une nouvelle communauté au profit d’une
approche parcellaire, consciente des règles du jeu de
la spécialisation. Dès lors, le potlatch,
comme « phénomène de morphologie sociale[16]
» paraît n’être que le souvenir d’une
sensibilité archaïque où la souveraineté
empruntait jadis les dehors de l’abandon de soi à
la collectivité. Reste que l’un des fondements
du don, qui veut que « présenter quelque chose
à quelqu’un c’est présenter quelque
chose de soi[17] » survit en filigrane à travers
le droit d’auteur qui s’oppose au copyright. Pareille
métamorphose du don en création plastique revient
ainsi à rappeler ce que Derrida notait sous la forme
d’une aporie : « à la limite, le don
comme don devrait ne pas apparaître comme don : ni au
donataire, ni au donateur[18] ».
Notes
[1] Alain Caillé,
Anthropologie du don. Le tiers paradigme, Paris, La Découverte,
2007 (2000), p. 124.
[2] Jacques Derrida, Donner le temps, Paris, Galilée,
1991, p. 19.
[3] Yvane Chapuis, « Avant-propos », Musée
Précaire Albinet, Quartier du Landy, Aubervilliers,
Paris/Aubervilliers, Editions Xavier Barras/Les Laboratoires d’Aubervilliers,
2005, pas de pagination.
[4] Thomas Hirschhorn, « A propos du Musée Précaire
Albinet, A propos d’un travail d’artiste dans l’espace
public et à propos du rôle de l’artiste dans
la vie publique », Le Journal des Laboratoires,
n° 2, juin 2004. Repris dans Ibid.
[5] Nicolas Bourriaud, Esthétique relationnelle,
Dijon, Les presses du réel, 1998, p. 8.
[6] Ibid., p. 16.
[7] Alain Caillé, Anthropologie du don. Le tiers paradigme,
op. cit., p. 127.
[8] Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes,
Paris, Seuil, 1997, p. 229.
[9] Cité par François Pluchart, « Entretien
avec Michel Journiac », ArTitudes international,
n° 8/9, juillet-septembre 1972, p. 28. Repris par Julia Hountou,
« De la carnation à l’incarnation »,
Michel Journiac, Strasbourg/Paris, Editions des musées
de Strasbourg/Editions ENSBA, 2004, p. 83.
[10] Lygia Clark, « L’homme, structure vivante d’une
architecture biologique et circulaire », Robho,
n° 5/6, Paris, 1971. Repris dans Lygia Clark, op. cit.,
p. 291.
[11]Frédéric Lordon, L’intérêt
souverain. Essai d’anthropologie économique spinoziste,
Paris, La découverte, 2006, p. 34.
[12] Marcel Mauss, « Essai sur le don. Forme et raison de
l’échange dans les sociétés archaïques
», L’Année sociologique, seconde série,
1923-1924. Repris dans Sociologie et anthropologie, Paris,
Presses universitaires de France, 1993 (1950), p. 153.
[13] Ibid., p. 212.
[14] Georges Bataille, « La part maudite (1949) »,
Œuvres complètes VII, Paris, Gallimard, 1976,
p. 33.
[15] Ibid.
[16] Marcel Mauss, « Essai sur le don. Forme et raison de
l’échange dans les sociétés archaïques
», Sociologie et anthropologie, op. cit.,
p. 204-205
[17] Ibid., p. 161.
[18] Jacques Derrida, Donner le temps, op. cit., p. 26.
Bibliographie
MAUSS, Marcel, Sociologie et anthropologie,
Paris, Presses universitaires de France, 1993 (1950).
BATAILLE, Georges, "La part maudite (1949),
Œuvres complètes VII, Paris, Gallimard, 1976.
DERRIDA, Jacques, Donner du temps, Paris, Galilée,
1991.
SPECTOR, Nancy, Félix Gonzalez-Torres,
Paris, ARC Musée d'art moderne de la ville de Paris, 1996.
BOURDIEU, Pierre, Méditations pascaliennes,
Paris, Seuil, 1997.
BOURRIAUD, Nicolas, Esthétique relationnelle,
Dijon, Les presses du réel, 1998.
Lygia Clark, Barcelona/Paris/Marseille/Pato/Bruxelles,
Fundacio Antoni Tapies, Réunion des Musées Nationaux,
Galeries contemporaines des musées de Marseille, Fundaçao
de Serralves/Société des Expositions du Palais des
Beaux-arts, 1998.
CAILLE, Alain, Anthropologie du don. Le tiers
paradigme, Paris, La Découverte, 2007 (2000).
Michel Journiac, Strasbourg/Paris, Editions des musées
de Strasbourg/Editions ENSBA, 2004.
HIRSCHHORN, Thomas, Musée Précaire
Albinet, Quartier du Landy, Aubervilliers, Paris/Aubervilliers,
Editions Xavier Barras/Les Laboratoires d’Aubervilliers,
2005.
LORDON, Frédéric, L'intérêt
souverain. Essai d'anthropologie économique spinoziste,
Paris, La Découverte, 2006.
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Fig.
1 Michel Journiac, Messe pour un corps, 1969.
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Fig.
2 Lygia Clark, Bave anthropophagique, 1973.
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Fig.
3 Thomas Hirschhorn, Montage de l'expostion Andy Warhol,
31 mai 2004.
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