LE
JUSTE PRIX DE L'OEVRE CHEZ KLEIN, "ESQUISSE ET GRANDES
LIGNES" D'UN SYSTÈME ÉCONOMIQUE
Durant
toute sa carrière, à l’en croire, Yves Klein
aura été « à la recherche de la réelle
valeur du tableau »(1). Le terme de « valeur »
ne suggère ici pas seulement la nuance colorée
– le fameux bleu I.K.B. – ou le mérite artistique
de l’œuvre, mais aussi la valeur commerciale, le
prix d’échange.
D’expositions
en expositions, de discours spéculatifs en innovations
artistiques, sa carrière est jalonnée par la quête
incessante du « juste prix » celui qui saurait faire
justice au mérite artistique de l’œuvre, la
livrer au marché sans l’assujettir à sa
contingence et à son arbitraire, la proposer à
l’échange sans la faire déchoir au rang
de simple marchandise.
A travers l’exemple
de trois expositions (Milan, 1957 ; Londres, 1957 ; Anvers,
1959), on retracera l’évolution de la réflexion
de Klein sur le problème du prix, les étapes qui
le conduisirent, en 1959, à proposer l’«
Esquisse »(2) d’un nouveau « système
économique », plus propre à remplir sa fonction
d’évaluation.
Klein à la Galerie Apollinaire : Valeur intrinsèque
et Juste prix
Le 2 janvier
1957, à la galerie Apollinaire de Milan, Yves Klein inaugure
l’exposition de onze de ses œuvres. Toutes sont parfaitement
identiques : des monochromes de même format, peints au
rouleau du même bleu ultramarin. Or, selon la fable imaginée
par Klein, ces toiles auraient été affichées
et vendues chacune à un prix différent. L’anecdote
est fictionnelle : plusieurs articles de l’époque
mentionnent un prix unique de 25 000 lires par tableau(3). Quelles
leçons tirer, cependant, de cette « fable didactique
» ?(4)
La première
leçon est énoncée par Klein lui-même
: « la qualité picturale de chaque tableau est
perceptible par autre chose que l’apparence matérielle
et physique »(5). Est-ce à dire que la valeur serait
indépendante du tableau ? Non, reconnaître l’insuffisance
de l’apparence pour justifier les différences de
qualité ne conduit pas Klein au relativisme, à
l’affirmation de la nature subjective de la valeur ou
encore de sa dépendance d’un contexte institutionnel.
Si la valeur est invisible, elle n’en est pas moins logée
au cœur même de l’objet, dans sa matérialité
concrète.
Klein tend
ainsi à réintroduire la notion médiévale
de « juste prix » : il existe un ordre divin des
valeurs, auquel le prix, instrument humain de l’échange,
doit se conformer(6). La valeur est donc intrinsèque,
et le prix dérivé : selon l’économiste
Alfred de Tarde, l’idée du « juste prix »
implique que « le prix et la valeur sont même chose
», « ils sont incorporés à l’objet
; ils ne peuvent hausser ni diminuer sans que l’objet
change matériellement »(7). Contrairement au prix
de marché contingent, le juste prix est donc objectif
et normatif.
Lorsqu’il
prétend imposer à des toiles apparemment identiques
des prix différents, Klein choisit d’attribuer,
en dépit des règles du marché, un prix
qui reflète la valeur réelle des œuvres,
dont lui seul est digne de juger ; pouvoir, qu’à
défaut de détenir réellement, il peut du
moins s’attribuer dans la fable.
Klein à la Galerie One: Valeur et prix de marché
Quelques mois
après l’exposition de Milan, à l’été
1957, Klein expose à Londres, à la galerie One.
La réception critique de cette exposition marque une
nouvelle étape dans la réflexion de Klein sur
le prix. En effet, tous les articles presque sans exception
concentrent leur critique sur cette question. Ce qui choque,
ce n’est pas tant que ces œuvres d’art puissent
exister, mais bien qu’elles puissent se vendre, et donc
s’acheter. La mention des prix est quasi systématique.
Elle constitue souvent le titre ou le sous-titre de l’article
et ne manque pas d’être mise en évidence
par la typographie(8). Les prix mentionnés par les articles
sont d’ailleurs presque toujours fantaisistes(9). Ce qui
importe n’est pas tant le montant exact du prix, que son
énormité par rapport à la valeur supposée
des œuvres, voire l’existence même d’un
prix.
Or, il semble
que l’artiste lui-même soit, dans une certaine mesure,
à l’origine de cette réaction. En effet,
un document, mis à la disposition des visiteurs par la
galerie One, détaille les ventes précédemment
conclues par l’artiste, ainsi que leurs prix. «
Une preuve concrète de ce que la peinture de Klein est
considérée avec sérieux », explique
le texte, « est qu’il parvient à vivre de
son art »(10). La stratégie est presque naïve
tant elle est évidente : vendre, c’est donner la
garantie de son sérieux, de sa bonne foi, de sa qualité.
Klein à Anvers : élaboration d’un
nouveau « système économique »
Le prix pour
Klein n’est donc pas simplement d’importance secondaire,
résultant de la valeur intrinsèque : en tant que
cristallisation de l’acte d’échange, il est
capital pour que l’œuvre ait lieu, pour qu’elle
soit reconnue en tant qu’œuvre. Entre l’exposition
de Milan et celle de Londres, le développement de l’art
immatériel approfondit cette réflexion : la vente
devient la seule manifestation de l’œuvre.
Un problème
se pose alors : si le prix reflète la valeur, le prix
d’une œuvre inestimable devrait être inaccessible
à l’achat. Or, l’acte de vente est essentiel
à la validation de l’œuvre en tant qu’œuvre,
à son existence même. Cette contradiction apparaît
au grand jour lors d’une exposition collective à
Anvers en 1959. Pour la première fois, Klein refuse de
vendre une œuvre immatérielle contre de l’argent,
et demande en échange « un kilo d’or pur
». Mallarmé écrivait déjà
en 1889 que « Vouloir assigner son prix réel, en
argent, à une œuvre d’art, c’est l’insulter
», et Klein l’a bien compris lors de son exposition
à Londres(11). La seule solution qui s’offre alors
est de renoncer à l’échange monétaire,
qui dévalorise l’œuvre en lui donnant un banal
prix en argent, pour une forme de troc, qui permet à
l’échange d’avoir lieu tout en préservant
la pureté de l’œuvre.
C’est
ce que théorise Klein dans son texte « Esquisse
et grandes lignes du système économique de la
révolution bleue », véritable exposé
d’un système économique utopique, dans lequel
l’échange retrouverait sa vraie valeur(12). Au
moment historique où la notion même d’étalon
monétaire disparaît de l’économie
mondiale, laissant des monnaies flottantes, Klein « récuse
réserves et devises », et propose un nouvel étalon
à l’échange : l’œuvre d’art,
qui viendrait remplacer l’or dans les caves de la Banque
Centrale. Dans ce système, les œuvres n’auraient
pas de prix puisqu’elles seraient la mesure de tout prix
; elles seraient au cœur de chaque échange sans
jamais être livrées aux aléas du marché.
Le monogold intitulé Valeur or demeure
comme la trace de cette utopie consistant à soustraire
l’art des contingences économiques pour en faire
l’étalon, la mesure et l’absolu de toute
valeur et de tout échange.
Notes
1.
Yves Klein, « L’aventure monochrome » [1959],
Yves Klein, Le dépassement de la problématique
de l’art et autres écrits, Paris, Ecole nationale
supérieure des beaux-arts, 2003, p. 235.
2. « Esquisse et grandes lignes du système
économique de la révolution bleue », [1959],
Ibid., p. 99-101.
3. Ce prix unique est confirmé par plusieurs
articles qu’il nous a été donnés
de consulter dans les dossiers de presse réalisés
par l’artiste : Dino Buzzati, « Blu, Blu, Blu !
», Corriere d’informazione, 9 janvier 1957
; « Che coraggio blu ! », Corriere Lombard
; « Nur für Kenner : Die Vollendung des Abstrakten
! », Neue Illustriert, 26 janvier 1957 ; L’Espoir
de Nice et du Sud-Ouest ; 26 janvier 1957, (Archives
Yves Klein, Press Book 1 et H).
4. Denys Riout, « Imprégnations
: scénarios et scénographies », Yves
Klein, Corps, couleur, immatériel, cat. de l’exposition,
Paris, Centre Pompidou, 2003, p. 45 ; Denys Riout, Yves
Klein, L’aventure monochrome, Paris, Découverte
Gallimard, 2006, p. 50.
5. « Conférence à la Sorbonne
» [1959], Le dépassement, op. cit., p.
134.
6. Nous présentons ici la vision économique
des canonistes. Le paysage de la pensée économique
du Moyen Age est en réalité plus complexe. Cf.
Jean Ibanès, La doctrine de l’Eglise et les
réalités économiques au XIIIe siècle,
Paris, Presses Universitaires de France, 1967, p. 35 et suivantes,
ou Giacomo Todeschini, Richesse franciscaine, de la pauvreté
volontaire à la société de marché,
[2004], Paris, Verdier, 2008, chap. 3, p. 143-210.
7. Alfred de Tarde, L’idée
du Juste Prix [1907], New York, Burt Franklin, 1971, p.
36.
8. Voir les articles contenus dans le dossier
: Archives Yves Klein, Press Book 2.
9. Liste de prix des œuvres exposées
à la galerie One, Archives Klein, Press Book 2.
10. Document tapuscrit, Archives Klein,
Press Book 2.
11. Lettre à Octave Mirbeau du 8 juillet
1889, Octave Mirbeau, Combats Esthétiques, Paris,
Séguier, 1993, p. 390.
12. « Esquisse et grandes lignes du système
économique de la révolution bleue », [1959],
Le dépassement, op. cit., p. 99-101.
Bibliographie
Contamine, Philippe, L’économie
médiévale, Paris, A. Colin, 1993
Duve, Thierry de, Cousus de fil d’or,
Beuys, Warhol, Klein, Duchamp, Villeurbanne, Art Edition,
1990
Ibanès, Jean, La doctrine de l'Église
et les réalités économiques au XIIIe siècle,
Paris, PUF, 1967
Klein, Yves, Le dépassement de la
problématique de l’art et autres écrits,
Paris, Ecole nationale supérieure des beaux-arts, 2003
Riout, Denys, Yves Klein, Manifester l’immatériel,
Paris, Gallimard, 2004
Tarde, Alfred de, L’idée du
Juste Prix [1ère édition, 1907], New York,
Burt Franklin, 1971
Todeschini, Giacomo, Richesse franciscaine,
de la pauvreté volontaire à la société
de marché, [1ère édition, 2004], Paris,
Verdier, 2008
Yves Klein, cat. de l’exposition, Paris, Centre
Georges Pompidou, Musée National d’art moderne,
1983
Yves Klein, Corps, couleur, immatériel, cat.
de l’exposition, Paris, Centre Pompidou, 2003.