Ce que l’on
observe du développement de la scène artistique
de ces dernières décennies ne fait guère
de doute : marquée par les effets de la globalisation,
la situation de l’art d’aujourd’hui reflète
la trace des échanges commerciaux entre l’Occident
et ses partenaires (et parfois ses adversaires idéologiques,
comme Cuba). Les mêmes structures institutionnelles se
retrouvent aux quatre coins du globe, alors que le marché
de l’art étend son domaine un peu partout dans
le monde. On sait d’ailleurs que l’essentiel de
ce marché porte sur l’art contemporain ; la politique
des musées est axée en grande partie autour de
la diffusion de cet art, tandis que les réseaux de présentation
et de production — qui se tissent entre musées, artistes,
galeries, critiques, collectionneurs et presse spécialisée — vont
dans le sens d’une uniformisation à l’image
de la globalisation économique menée par l’Occident.
Autre phénomène de cette régularisation
culturelle, la tenue de grandes expositions telles que les biennales
et autres manifestations de grande envergure menées tambour
battant, tandis que les foires ont remplacé dans l’esprit
du public les biennales (je reviendrai sur ce point).
Les triomphes du marché
Arrêtons-nous le temps de survoler à distance l’univers
de l’art contemporain. Artistes, galeries, marchands (ceux
dont l’activité porte sur le “secondary market”
selon l’expression américaine, c’est-à-dire
les revendeurs d’oeuvres qui ont déjà pénétré
le marché), critiques d’art, musées, fondations
privées, historiens de l’art, partenaires publics,
sponsors, publicitaires, maisons de vente aux enchères,
jouent les rôles que l’Europe industrielle et marchande
du XIXème siècle leur a attribués. Cette
expansion du monde de l’art atteint son apogée
avec la construction des grands musées européens
et américains, la création du Muséum of
Modern Art de New York en 1929 marquant symboliquement la date
à partir de laquelle l’art contemporain devient
l’objet de toutes les convoitises. Mais si les catégories
que je viens d’énumérer remplissaient jadis
des rôles bien définis, le monde actuel encourage
leur métissage. A titre d’exemple, les grandes
galeries commerciales ouvrent des espaces qui ressemblent à
s’y méprendre à des salles de musée,
elles organisent des rétrospectives que bien des musées
seraient prêts à accueillir (le partenariat entre
secteurs public et privé est d’ailleurs devenu
courant) et publient des catalogues luxueusement imprimés.
On assiste donc à un renversement des hiérarchies
lorsque tel galeriste New Yorkais a plus d’influence que
la plupart des directeurs de musées. A l’inverse,
certains administrateurs sont tentés par le milieu commercial
et travaillent pour des galeries ou des maisons de vente. Plus
inquiétant est le fait que certains musées, face
à l’engouement sans précédent pour
l’art contemporain, abdiquent leur indépendance
en faveur des produits portés par le marché, parfois
sous la pression de « trustees » de type anglo-saxon,
renonçant à leur indépendance pour céder
sous la pression d’un conformisme dicté par le
marché de l’art.
Dans ce monde
de l’art à l’échelle planétaire,
une vision dominante semble triompher, celle du marché.
Dans la foulée du développement de la scène
artistique contemporaine, les structures d’accueil se
sont multipliées, et face à la diversité
des initiatives, les biennales ont pour rôle de déblayer
le terrain et d’ordonner des forces souvent chaotiques.
Mais en fait, le marché de l’art assure une régularisation
bien plus forte que n’importe quelle tentative critique
ou institutionnelle. Or, le monde des grandes expositions vit
actuellement un malaise dû à la peur d’être
supplanté par les foires commerciales.(1) Cependant,
les biennales ne s’inscrivent-elles pas dans la logique
du marché ? En tous cas, la première et la plus
importante d’entre elles, celle qui fait référence
— Venise — a été créée
il y un siècle pour revendiquer une place culturelle
et commerciale quelque peu entamée depuis l’ère
pré napoléonienne. Les rapports entre la Biennale
et le monde commercial étaient pour ainsi dire naturels :
les commissions sur la vente d’oeuvres d’art servaient
à financer la Biennale, jusqu’à ce que les
mouvements étudiants de 1968 mettent fin à ce
système.
Entre élitisme et populisme
Nous en arrivons
à une situation où grandes manifestations internationales,
foires et musées se partagent des rôles complémentaires.
Le paysage culturel prend des formes facilement reconnaissables
où dominent les grandes marques. Pour citer un exemple,
la politique globale du Guggenheim, première multinationale
de l’art, encourage cette uniformisation, lorsque les
expositions circulent d’une “branche” à
l’autre, entre Berlin, Venise, Bilbao et New York (c’était
le cas d’une rétrospective des peintures de Jeff
Koons).(2) Le Guggenheim décerne chaque année
un prix donné au meilleur artiste choisi par un Jury
international, tout comme la Biennale attribue un prix à
l’un de ses participants. À leur façon,
les maisons de vente créent aussi des gagnants et des
perdants. Si bien que dans la perception du public, ces institutions
revêtent des identités facilement interchangeables.
Par ailleurs, l’uniformisation des réseaux culturels
va au delà des « contenus » pour s’étendre
aux « contenants » : d’un continent à
l’autre, les modes de présentation des oeuvres
convergent vers une même direction : des espaces blancs,
lisses et anonymes (le “white cube” qui a donné
son nom à l’une des principales galeries londoniennes),
une sobriété de bon ton, un souci d’efficacité
aux allures technocratiques ; en somme, une esthétique
post-industrielle que seuls quelques architectes réussissent
à mettre à l’épreuve. Un conformisme
semblable règne sur les instruments de diffusion de l’art
telles que les revues spécialisées qui font souvent
appel au même jargon critique, car il existe un langage
spécifique à l’art contemporain qu’il
serait utile d’étudier en tant que symptôme
éclatant du mode de fonctionnement de l’art d’aujourd’hui.
Venons en à
la question de la diffusion de l’art contemporain dans
un contexte global. Si l’art est vécu comme produit
d’échange, il est à mon avis aux prises
entre deux forces contradictoires : d’une part sa diffusion
et propagation selon les méthodes publicitaires et commerciales,
et de l’autre une aura d’exclusivité qui
le maintient en situation d’autarcie. Il y donc deux formes
de discours qui se font entendrent, l’un élitiste
et l’autre populiste. Populiste, depuis que la démocratisation
des institutions culturelles coïncide avec la multiplication
des lieux d’accueil ; l’art revendique une plus grande
affinité avec d’autres modes de communication,
souvent populaires, comme le cinéma, la télévision,
la mode, la publicité, etc. Pour l’essentiel, l’art
contemporain repose moins sur un savoir hérité
des institutions du XIXème siècle (opéra,
théâtre, textes mythologiques, connaissance de
la littérature et de la poésie), que sur des conventions
qui se réclament de la culture populaire. Elitiste, parce
que l’art s’est érigé en mode de pensée,
parfois ésotérique, et constitue une forme de
discours sur lui-même, comme dans l’oeuvre de Ryman
et de Richter. Sans certaines références à
son histoire, sans la connaissance des jeux auxquels il se livre
avec plus en plus d’entrain, la compréhension de
l’art contemporain est malaisée. Un tournant semble
avoir été accompli depuis que l’art s’est
constitué en mode de pensée — grâce
à Marcel Duchamp — mais une pensée qui reste
essentiellement visuelle.
Mais au delà de la question de l’apprentissage
de certaines règles, il y a la question de l’accès
à la culture. Si les réseaux d’enseignement
et de diffusion se sont développés, il n’en
reste pas moins que le ticket d’entrée est devenu
plus cher que jamais, réservé à une élite
autrefois intellectuelle et artistique, aujourd’hui financière
et médiatique. Cet accès demande un capital considérable,
de la part de galeries dont les opérations sont coûteuses,
des collectionneurs qui sont parfois pris au jeu de leurs ambitions
spéculatives, alors que les critiques participent pleinement
aux enjeux commerciaux (préfacer un catalogue d’exposition
de galerie est l’activité la plus lucrative d’un
critique d’art). Ces réseaux vivent dans un univers
parallèle qui est celui d’un circuit obligé
fait de voyages d’une grande exposition à l’autre,
rencontres d’un monde privilégié à
l’occasion de vernissages suivis de dîners fastueux.
Il ne s’agit pas de décrier cet état des
choses, mais de montrer que par cette globalisation accélérée
l’Occident étend sa domination.
L'Occident dominant et ses îlots de résistance
La question du dialogue culturel entre l’Occident et ses
partenaires soulève un certain nombre de problèmes,
à commencer par celui de l’égalité
des rapports. Personne ne conteste la diffusion — et l’enseignement — de
l’art contemporain à l’échelle planétaire.
L’Amérique du Sud et le Japon depuis plusieurs
générations, l’Afrique plus récemment,
la Chine et l’Inde aussi, participent à cet ‘échange’.
Cependant on peut se demander si cette démocratisation
ne constitue pas une nouvelle instance de colonialisme, puisque
l’Occident exporte ses institutions culturelles dans des
pays dont les traditions sont relativement différentes.
(Il suffirait d’évoquer le cas de pays dans lesquels
la production artistique est liée à des considérations
religieuses.) Cependant, les arts de ces pays trouvent leur
place dans un contexte global et mondial ; leurs productions
artistiques, même traditionnelles, vivent au contact d’autres
formes artistiques dont elles se nourrissent. (Ce n’est
pas le lieu d’approfondir cette question complexe, mais
toute tentative d’exclure les arts non-occidentaux du
discours esthétique aboutit à une forme d’exotisme
qui constitue un contresens flagrant.) Une certaine vision de
l’art s’est imposée un peu partout dans le
monde, sans pour autant étouffer des initiatives locales
ou régionales, des forces de résistance souvent
fécondes qui se constituent au contact de l’Occident.
Preuve de la complexité des rapports entre anciens colonisateurs
et colonisés, l’art qui s’est développé
au Brésil dans les années 60 dans la lancée
du néo-concrétisme (auquel on donne parfois le
nom de tropicalisme). Pour Hélio Oiticica et plus récemment
pour Cildo Meireles, la notion de représentation et de
transposition d’une identité culturelle est remplacée
par celle qui consiste à s’approprier la production
de l’Occident, l’absorber et la digérer à
la manière d’un anthropophage. Ce mode de fonctionnement
artistique typiquement brésilien est en grande partie
dérivé des écrits du poète Oswald
de Andrade.(3) Ou encore, pour citer un autre exemple, le travail
de Jean-Michel Basquiat dont la force a été d’intégrer
dans le discours pictural dominant des éléments
hétérogènes issus de cultures « underground.
» Les formes du discours artistique se renouvellent dans
la lancée de ce brassage culturel. Il y a donc toujours
une possibilité de subversion des modes conventionnels
à l’intérieur même de la société
postindustrielle.
Cela dit, la distribution de l’information est assurée
par l’Occident, les opérateurs culturels dominants
sont occidentaux. La situation des grandes expositions telles
que les biennales est celle d’instruments qui assurent
le maintien de ce status quo. Mais à l’intérieur
du système s’ouvrent des brèches, tentatives
souvent remarquables de remettre en question la situation actuelle
(la biennale de La Havane, et souvent le travail des commissaires
sud-américains et africains). Par ces brèches
nous découvrons que le discours dominant, loin d’être
inflexible, est susceptible d’être retourné
sur lui-même — par des initiatives qui consistent
justement à déplacer ces institutions géographiquement
et culturellement. Hélio Oiticica portait des vêtements
de carnaval qui affirmaient la fluidité du geste artistique ;
l’artiste américain David Hammons avait exposé ;
quelques objets dans un coin de rue new-yorkaise ; la danseuse
indienne Sharmila Desai repense le rôle des disciplines
artistiques traditionnelles de son pays d’origine en les
transposant dans le contexte de la scène artistique contemporaine.
De telles initiatives affirment une vitalité qui puise
sa source dans les marges du système dominant, preuve
que ce système offre la possibilité d’un
dialogue avec d’autres manières d’appréhension
de l’art.
Une biennale comme lieu de réflexion
Ma conclusion
est tout au mieux provisoire. Dans le contexte d’une scène
artistique internationale, les origines géographiques
ou ethniques n’ont plus le caractère déterminant
qu’elles avaient autrefois (encore que, comme on vient
de le voir, certains artistes revendiquent une spécificité
géographique, mais celle-ci s’articule à
la lumière d’une confrontation avec l’Occident).
La régularisation esthétique est assurée
tant bien que mal par les forces du marché, dont la marque
ne s’impose pas de façon uniforme. Si les institutions
traditionnelles de Venise, Bâle, Miami et Kassel sont
renforcées, l’art contemporain a la capacité
de se soustraire aux forces hégémoniques en épousant
les formes d’un discours capable d’interroger les
structures mêmes de sa création et de sa diffusion.
Robert Storr, commissaire de la prochaine Biennale de Venise,
s’est fait le porte-parole de modes alternatifs de présentation,
évoquant l’esprit des Salons du temps de Diderot
et des lumières. Pour ma part, j’aimerais imaginer
le futur des biennales non pas affaiblies sous le poids des
tentatives d’uniformisation, mais en tant que lieux de
réflexion. Pourquoi ne pas souligner le rôle des
biennales par opposition aux institutions qui se greffent sur
leurs succès ? Et pourquoi ne pas affirmer leur spécificité
? Quitte à renoncer à leurs ambitions muséales
et encyclopédiques, il incombe aux biennales le devoir
de créer des espaces de dialogue, de confrontation et
de diversité pour l’art contemporain.
Notes
1. Cette
crainte s’est exprimée lors de la tenue du colloque
sur le futur de la Biennale organisé en décembre
2005 par Robert Storr à Venise (“Where Art Worlds
Meet: Multiple Modernities and the Global Salon”, Palazzo
Cavalli Franchetti).
2. On remarquera également que les collections
de musée servent souvent de monnaie d’échange
entre grandes institutions et nouveaux partenaires publics ou
privés désireux de participer au marché de
la culture. Certes, la circulation des oeuvres d’art n’est
pas en soi répréhensible, au contraire, mais comme
l’a souligné Philippe de Montebello dans un récent
discours, une telle politique a parfois pour conséquence
fâcheuse d’exclure du dialogue des institutions souvent
méritantes mais sans pouvoir véritable.
3. Oswald de Andrade, Manifesto Antropófago,
1928.
Bibliographie
Lawrence Alloway, The
Venice Biennale, 1895-1968 : from salon to goldfish bowl,
Londres, Faber, 1969.
Philippe de Montebello, « The Art Museum and the Public
Trust », Conférence donnée au Fogg Art Museum,
Cambridge, Mass., 2002,(publication privée Mai 2002).
Victoria Newhouse, Art and the power of placement, New
York, Monacelli Press, 2005.
Caroline A. Jones, « Troubled Waters - Globalism and the
Venice Biennale », in : Artforum, Février
2006, pp. 91-92.
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Inauguration
de la première Biennale Internationale d'Art de Pékin,
2003.
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Inauguration
du Troisième Festival International de Photographie,
Pingyao (Shanxi), RPC, septembre 2003.
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La
Havane, 7ème Biennale d'Art, 2000. Inauguration Plaza
Vieja.
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| Biennale
de La Havane. Inauguration, Plaza Vieja, 2000. |
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