La socialisation des artistes
Le rapprochement
entre les classes sociales, proclamé par les régimes
communistes, justifie dans le champ artistique l'intervention
importante du pouvoir politique qui veut qu'artistes et ouvriers
travaillent de concert à la construction de la société
socialiste. Les artistes sont en effet encouragés à
se rendre dans les usines et à représenter le
monde du travail; parallèlement les ouvriers doivent
conseiller les artistes et produire à leur tour des œuvres.
En Allemagne de l'Est, cette politique culturelle est théorisée
à la conférence de Bitterfeld en 1959, qui exhorte
les artistes à aller à la rencontre des ouvriers
et ces derniers à "prendre le pinceau". Le
fonctionnement financier du monde de l'art en RDA assure le
succès de cette politique : le marché de l'art
autour des galeries ayant été démantelé
dès le début des années 1950, les artistes
vivent essentiellement des commandes passées par les
entreprises (et par les organisations de masse) et des contrats
avec des brigades d'ouvriers dont ils deviennent les parrains.
Si la réalité
des rencontres entre artistes et ouvriers est loin de correspondre
à l'image irénique qu'en donne le discours officiel,
il n'en reste pas moins que ce cadre politique a mis côte
à côte artistes et travailleurs et a donné
lieu à des pratiques particulières de production
de l'art, à des lieux spécifiques d'exposition
(comme les entreprises ou les maisons culturelles) et à
l'organisation de lieux et de moments de rencontres (comme les
fêtes ouvrières où étaient exposées
des œuvres de professionnels et d'amateurs). Les contraintes
politiques qui encadrent l'activité artistique en RDA
produisent une certaine socialisation des artistes et donnent
au mot "réalisme" un sens original : l'artiste
socialiste est réaliste moins en fonction de son style
que de son enracinement dans la réalité sociale.
Variations autour de l'esthétique populaire
Ces rencontres
entre artistes et travailleurs orchestrées par le pouvoir
ont pour objectif de mettre en avant l'esthétique populaire,
que les peintres doivent reproduire et imiter. L'esthétique
populaire est définie par deux points. La peinture doit
tout d'abord reproduire le monde quotidien. Les travailleurs
sont censés vouloir reconnaître dans les œuvres
leur environnement proche ; l'œuvre d'art doit être
un redoublement du monde connu. La peinture doit aussi se caractériser
par sa simplicité, son caractère compréhensible,
contre le goût bourgeois, porté vers l'abstraction
et la confusion. Le style réaliste doit être le
garant de la lisibilité des œuvres.
Mais, comme
en Union soviétique, le réalisme socialiste a
autant pour fonction d'éduquer et de lutter contre le
"kitsch" des masses que de répondre à
leurs goûts. Il doit certes plaire, offrir des images
séduisantes dans lesquelles le spectateur est immédiatement
absorbé, mais il doit aussi éduquer le sens esthétique
des populations. Le réalisme socialiste produit autant
qu'il reproduit une esthétique populaire, il cherche
à répondre à des dispositions esthétiques
tout en les modifiant.
La peinture
amateur de l'époque est mise en valeur comme expression
de la culture populaire (même si elle est réalisée
par des peintres d'origines sociales diverses).
Cette peinture s'attache à une représentation
réaliste des objets quotidiens et des êtres proches.
Mais c'est moins par goût esthétique que par souci
d'apprentissage. Les amateurs, dans les sociétés
communistes comme dans les sociétés capitalistes,
sont avant tout des apprentis peintres, pour qui l'apprentissage
débute par la maîtrise de la figuration et qui
s'exercent sur le motif.
Le réalisme typique
Ancré
(de gré ou de force) dans la réalité sociale,
pris dans le jeu des différents goûts sociaux,
le réalisme socialiste est ainsi nourri par le social.
Le sujet des peintures est l'être social. La critique
d'art dans les pays communistes aborde ce point fondamental
à travers la notion de type et de typique. Cette notion
a été introduite à la fin du XIXe siècle
par Engels qui définit le réalisme comme "la
traduction fidèle de caractères typiques dans
des circonstances typiques". Saisir les gestes typiques
de l'ouvrier en bâtiment, du paysan au travail ou de l'ouvrière
à son atelier incarne l'idéal posé par
le régime. Mais la représentation du typique a
une portée politique beaucoup plus grande : dans un société
marquée par la lutte de classes, il s'agit de montrer
les antagonismes sociaux, dans les sociétés communistes,
de montrer la domination des classes prolétaires. Pour
reprendre les mots de Brecht, le réalisme est la forme
d'art "qui dévoile la causalité complexe
des rapports sociaux, qui est concret tout en facilitant le
travail d'abstraction".
La représentation
du typique ne doit toutefois pas aboutir à un travail
d'allégorisation des êtres, qui deviendraient des
symboles d'ouvriers ou de paysans, mais doit respecter l'individualité
de celui qui est représenté et de la situation
évoquée. Le pouvoir exige que les personnages
soient individualisés, que les peintures montrent la
vie intérieure des individus et ne s'arrête pas
à la description de leurs caractéristiques sociales
; la critique d'art est-allemande reprend l'idée née
au XIXe siècle autour de l'œuvre de Leibl ou de
Trübner selon laquelle le réalisme allemand sait
peindre l'intériorité, là où le
réalisme français reste à la surface des
corps. Le réalisme socialiste en RDA se comprend ainsi
dans la tension entre le typique et l'individuel.
Réalisme et interactions
Mais plus que
la précision des traits du visage ou les détails,
ce sont les interactions entre les protagonistes et les lieux
ou entre les protagonistes eux-mêmes qui permettent d'individualiser
les figures. Inscrits dans leur environnement et dans leurs
relations avec leurs contemporains, les personnages deviennent
plus concrets et réels. La réalité que
le réalisme socialiste veut reproduire n'est pas celle
de la matière, des objets ou des corps, mais celle des
relations sociales. Son problème n'est pas l'objectivité,
mais l'interaction.
Ainsi les œuvres
où les ouvriers sont peints en train de travailler isolément
sont condamnées. A l'inverse, les peintures mettant en
interaction les personnages sont très appréciées,
d'où la prédilection pour les scènes de
discussions (dans les entreprises, dans les réunions
politiques), les scènes de travail collectif ou encore
les scènes de couple (comme par exemple le très
populaire tableau de Walter Womacka, Am Strand, représentant
un jeune couple sur la plage). Les sujets historiques n'échappent
pas à cette exigence : ce sont les situations d'émulation
révolutionnaire qui sont prisées, lorsque les
ouvriers s'encouragent au soulèvement ou lorsque un leader
politique (Lénine, Karl Liebknecht, Rosa Luxembourg,
Ernst Thälmann, etc) appelle la foule à la révolte.
Le grand nombre de portraits de Lénine déclinent
de différentes manières la figure du meneur politique
qui explique et harangue et ces peintures posent par là
le problème de la représentation de la parole
politique. Les artistes, professionnels ou amateurs, ont pu
jouer sur la représentation des discussions entre ouvriers
et des discours des leaders politiques, introduisant parfois
des signes d'incompréhension et de distances entre les
personnages et disloquant les interactions.
L'héroïsation brisée de l'intérieur
L'individualisation
des personnages et des situations avaient pour effet d'éviter
la trop grande héroïsation des premiers. C'est l'un
des objectifs fixés par le pouvoir de produire un art
qui exalte sans héroïser. Les dirigeants politiques,
les ouvriers, les paysans, parce qu'ils sont représentés
dans leurs activités ou dans des interactions avec d'autres
personnages, doivent échapper à la pose victorieuse
des héros. Le réalisme socialiste met en réalité
en scène des héros en devenir, des personnages
qui tendent vers l'héroïsme. A la différence
du réalisme nazi, qui court-circuitait passé,
présent et futur, pour représenter un héros
atemporel, expression parfaite de la race, le réalisme
socialiste montre un héros en construction. Il est profondément
historique et l'optimisme affiché englobe la conscience
des douleurs passées. Cette dimension historique permet
d'introduire dans la peinture de l'époque les expressions
de la souffrance : les échecs du mouvement communiste
allemand (en 1918 ou sous le nazisme), les blessures de la seconde
guerre mondiale, les privations d'une société
de pénurie, les peurs devant la guerre froide. Ce point
est d'autant plus vrai dès que l'on s'éloigne
de l'art officiel pour considérer les œuvres des
artistes professionnels peu connus et des amateurs. Le réalisme
est-allemand ne s'inspire alors pas seulement du réalisme
soviétique glorificateur, mais se nourrit également
du réalisme traumatique d'Otto Dix ou du réalisme
pathétique de Käthe Kollwitz.
La brèche
intérieure du réalisme socialiste devient l’un
des principaux motifs de la peinture figurative des années
1970 et 1980, de W. Mattheuer ou de B. Heisig par exemple. Le
critique d'art est-allemand de cette époque K.M Kober,
analysant la peinture des années 1950 et 1960, définit
d'ailleurs le problème fondamental du réalisme
socialiste comme la recherche d'un équilibre entre héroïsme
et sacrifice.
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