Editorial
 

Sophie Basch Culture matérielle : le fil d'Ariane de Marcel Proust, de la Grèce préhellénique à l'Art nouveau Wolf Vostell : Manifeste pour un public artiste ?

   
Séminaire du 20 janvier 2016

Sophie Basch est l'éditrice du Voyage en Orient de Lamartine et de L’Orient de Théophile Gautier (Gallimard). Elle est professeur à l'université Paris-Sorbonne, est notamment l’auteur du Mirage grec (Hatier, 1995) qui retrace les péripéties du philhellénisme, de La « Folie vénitienne » qui analyse la passion et la haine pour Venise dans la littérature romanesque entre 1887 et 1932 (Champion, 2000), des Sublimes Portes qui rassemble quelques de ses études sur les échelles du Levant (Champion, 2004), de Romans de cirque sur les portraits littéraires de l’artiste en saltimbanque (Laffont-Bouquins, 2002) et de Rastaquarium, étude abondamment illustrée de la relation entre l’Art nouveau et l’affaire Dreyfus dans l’œuvre de Marcel Proust (Brepols, 2014). Elle a procuré une nouvelle édition du Grand Meaulnes (Livre de Poche classique, 2008), rassemblé, avec Michel Espagne, un hommage aux « fous de la République »,  Les Frères Reinach  (Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 2008), dirigé un volume sur Gustave Kahn (Classiques Garnier, 2009) et les Portraits de Victor Bérard (École française d’Athènes, 2015), premier ouvrage consacré aux multiples visages du grand helléniste. Elle prépare, avec Nilüfer Göle, le Cahier de l’Herne consacré à Orhan Pamuk.

Culture matérielle : le fil d'Ariane de Marcel Proust, de la Grèce préhellénique à l'Art nouveau1

Sans être féru d’archéologie au même degré que Freud, Proust ne put échapper au choc provoqué par la révélation de la Grèce primitive et en particulier par les fouilles de Cnossos en 1900 par Arthur Evans, responsables d’une ardente crétomanie. Ses quelques allusions à la civilisation minoenne complètent l’image des Ballets russes et des robes de Fortuny dans la Recherche, les uns et les autres tributaires de la résurrection crétoise : Léon Bakst, qui avait voyagé en Grèce en 1907 et avait rapporté maints croquis de Crète, s’en est constamment inspiré pour ses costumes de scène et ses décors de théâtre et c’est à un dîner chez Madeleine Lemaire, en 1908, que le couturier hispano-vénitien, dont la première marque reproduisait le labyrinthe minoen, présenta en France les « châles Knossos » créés à Venise en 1906 et révélés à Berlin en 1907 dans une exposition inaugurée par une conférence d’Hugo von Hofmannsthal, l’auteur d’Elektra. Ces châles, annoncés par les draperies pseudo-grecques de Sarah Bernhardt et de Georgette Leblanc, l’actrice attitrée de Maeterlinck, empruntaient notamment au répertoire de formes reproduites en 1893 par Aloïs Riegl dans le chapitre de ses Questions de style sur l’ornementation mycénienne. Le monde académique et le monde du spectacle communiaient dans la même ferveur : tandis que le salon de Madeleine Lemaire, grande amie de Proust, s’ouvrait aux châles Knossos de Mariano Fortuny, l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres invitait, à deux de ses séances, l’auteur d’un long et savant mémoire sur le costume préhellénique : Désiré Chaineux, archéologue dessinateur attaché à la Comédie Française, secondé par le couturier Jacques Doucet. Avant Guillermo de Osma, le lien entre Fortuny et Léon Bakst dans l’œuvre de Proust n’avait guère été élucidé : le premier précéda le second dans l’invention de tissus et d’un éclairage théâtral qui influença le metteur en scène des Ballets russes, lequel, en retour, fit découvrir au couturier une gamme chromatique plus audacieuse2. Malgré leur éloignement géographique, les deux hommes appartenaient au même monde et élaborèrent un univers commun.
Dans ce contexte, on ne s’étonnera guère que la Grèce archaïque (au sens large, donc flou) privilégiée par Proust soit fréquemment associée à l’univers du théâtre. Pour élucider les références crétoises de la Recherche, mieux vaut se référer à l’histoire de l’archéologie et des arts décoratifs qu’à la mythologie.

Minos et Calypso à l'ombre des jeunes filles en fleurs

La Recherche réfléchit les débats esthétiques et archéologiques de son temps à de multiples niveaux. Tout sauf isolée, la réaction de Proust s’inscrit dans un environnement culturel précis. D’abord dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs :

[P]endant les longues heures que je passais à causer, à goûter, à jouer avec ces jeunes filles, je ne me souvenais même pas qu’elles étaient les mêmes vierges impitoyables et sensuelles que j’avais vues, comme dans une fresque, défiler devant la mer.
Les géographes, les archéologues nous conduisent bien dans l’île de Calypso, exhument bien le palais de Minos. Seulement Calypso n’est plus qu’une femme, Minos qu’un roi sans rien de divin. Même les qualités et les défauts que l’histoire nous enseigne alors avoir été l’apanage de ces personnes fort réelles, diffèrent souvent beaucoup de ceux que nous avions prêtés aux êtres fabuleux qui portaient le même nom. Ainsi s’était dissipée toute la gracieuse mythologie océanique que j’avais composée les premiers jours.3

La procession des Panathénées de profil fait songer à la façon dont Jacques-Émile Blanche caractérisait la chorégraphie de L’Après-midi d’un faune, « un bas-relief archaïque, dont les personnages ne sont jamais face au spectateur4 ». Juste auparavant, ces jeunes filles si semblables aux vierges grecques n’étaient-elles pas représentées en style archaïsant, jusqu’aux épithètes homériques ? :

À ce moment, comme pour que devant la mer se multipliât en liberté, dans la variété de ses formes, tout le riche ensemble décoratif qu’était le beau déroulement des vierges, à la fois dorées et roses, cuites par le soleil et par le vent, les amies d’Albertine, aux belles jambes, à la taille souple, mais si différentes les unes des autres, montrèrent leur groupe qui se développa, s’avançant dans notre direction, plus près de la mer, sur une ligne parallèle5.

Diffractée, la frise des modernes Koraï ne se colore que bien plus tard. Seuls « les accessoires des ballets russes » et « le génie d’un Bakst6» permettent de s’en approcher : « chacune de ces Albertine était différente, comme est différente chacune des apparitions de la danseuse dont sont transmutées les couleurs, la forme, le caractère, selon les jeux innombrablement variés d’un projecteur lumineux7
Quant au commentaire sur l’exhumation du palais de Minos, il pourrait procéder d’une lecture identifiable. Familier de Barrès, Proust n’a pu manquer les controverses sur les sacrilèges de l’archéologie. Il a lu Victor Bérard qui cherchait à reconstituer le voyage d’Ulysse, comme l’atteste sa correspondance8, peut-être aussi Henri de Régnier qui partageait sa fascination pour les labyrinthes et qui raconta en 1904, dans Le Gaulois du dimanche, sa visite à Evans, au pays du roi Minos9. Il a sans doute aperçu un article de Pierre Louÿs écrit en 1901, repris en 1906 alors que sortait Le Voyage de Sparte :

Jusqu’ici les patients coups de pioche donnés dans les terres antiques avaient eu pour objet et pour résultat de confirmer nos connaissances livresques sur les personnages dont l’histoire nous parle, ou sur leurs contemporains. […] Et voici maintenant que les fouilles de Crète nous entraînent définitivement dans les siècles chimériques. Le palais de Minos et de Pasiphaé, le labyrinthe construit par Dédale, la terrasse d’Icare, l’appartement de Phèdre, l’antre monumental du Minotaure viennent d’être déblayés, mesurés et parcourus : toute la mythologie redescend dans l’histoire. […]
Les Mille et une Nuits ne nous rapportent rien qui témoigne d’une imagination mythique aussi riche que celle d’où est née la légende crétoise. Et désormais, le roi Minos est dépouillé de sa légende mieux encore que Charlemagne. Nous respirons là où il a vécu, nos pas sonnent sur les dalles où fut son trône royal, nous possédons quatre-vingts inscriptions relatives à son époque : c’est la lumière. Bientôt, nous pourrons reconstituer sa figure, son règne et son temps. Nous verrons Minos tel qu’il fut : roi de Cnossos, ennemi d’Athènes et grand constructeur de palais. Sans doute, la découverte intéresse d’abord l’historien : mais le peintre et le poète pourront imaginer, d’autre part, qu’elle fait tout aussi bien revivre le vieux conte si cher à leurs maîtres anciens10.

Louÿs n’entendait pas sonner la charge contre l’archéologie dans son hommage à Evans. La tonalité de son texte, formulé comme un regret, n’en demeure pas moins mélancolique. La nostalgie de Proust semble calquée sur celle de Louÿs.

Du côté des Guermantes et de Cnossos

La seconde référence aux fouilles de Cnossos dans la Recherche intervient dans Le Côté de Guermantes, lorsque Proust décrit le village de banlieue où réside la comédienne Rachel, maîtresse de son ami Saint-Loup :

Ces villages des environs de Paris gardent encore à leurs portes des parcs du xviie et du xviiie siècle, qui furent les « folies » des intendants et des favorites. Un horticulteur avait utilisé l’un d’eux situé en contrebas de la route pour la culture des arbres fruitiers (ou peut-être conservé simplement le dessin d’un immense verger de ce temps-là). Cultivés en quinconces, ces poiriers, plus espacés, moins avancés que ceux que j’avais vus, formaient de grands quadrilatères – séparés par des murs bas – de fleurs blanches, sur chaque côté desquels la lumière venait se peindre différemment, si bien que toutes ces chambres sans toit et en plein air avaient l’air d’être celles du Palais du Soleil, tel qu’on aurait pu le retrouver dans quelque Crète ; et elles faisaient penser aussi aux chambres d’un réservoir ou de telles parties de la mer que l’homme pour quelque pêche ou ostréiculture subdivise, quand on voyait, selon l’exposition, la lumière venir se jouer sur les espaliers comme sur les eaux printanières et faire déferler çà et là, étincelant parmi le treillage à claire-voie et rempli d’azur des branches, l’écume blanchissante d’une fleur ensoleillée et mousseuse11.

Les amis de Proust avaient remis les « folies » au goût du jour. Robert de Montesquiou et Boni de Castellane possédaient chacun leur « Folie rose », copies du Grand Trianon, l’un au Vésinet où un temple néo-grec abritait la baignoire de marbre de Mme de Montespan, l’autre avenue Foch, entouré de jardins à la française. Que vient faire le palais de Cnossos dans ce décor ? La proximité entre les jardins à la française et le plan des palais minoens éclaire le parallèle, renforcé par l’importance des pièces d’eau à Versailles, palais du roi Soleil, comme à Cnossos dont la sophistication du système hydraulique avait ébloui le public. Mais à la différence de Versailles, les palais minoens jouissaient de tout le confort moderne : « à côté des grandes salles du trône et des aires dallées entourées de gradins pour les courses de taureau ou les danses, les salles de bain et jusqu’aux lavatories répondent à tous nos besoins d’hygiène12. »

Amoureux de Versailles et des labyrinthes, Proust avait séjourné à l'Hôtel des Réservoirs de Versailles d'août à décembre 1906 et à l'automne de 1908. Les réservoirs en question font plus songer aux bassins de Mansart et de Le Nôtre qu’aux minoens. À l’orée du xxe siècle, la « Cité des eaux » par excellence est celle que viennent de chanter Henri de Régnier, et Robert de Montesquiou dans Les Perles rouges13. Mais, dans ce chef-d’œuvre de réverbération qu’est la Recherche, le plan de Cnossos avec les compartiments emboîtés de ses ruines sans toit s’est superposé aux murs de fleurs blanches comme sur les fresques crétoises. La science de l’antiquité rejoint l’archéologie du présent. Deux motifs fin-de-siècle s’entrecroisent, se confondent avec, comme en écho au miroitement de la mer sur les bibliothèques vitrées de la chambre du Narrateur dans le Grand Hôtel d’un Balbec aussi éloigné du Liban que Cnossos de Versailles, le clapotis des eaux printanières sur les espaliers.

Notes

1. Cet exposé résume le propos développé dans l'article « Proust à Cnossos ou le cosmopolitisme archéologique. Échos de la Grèce archaïque et reflets de la crétomanie Art nouveau dans À la recherche du temps perdu », dans Nathalie Mauriac et Antoine Compagnon (ed.), Du côté de chez Swann ou le cosmopolisme d'un roman français, Paris, Honoré Champion, « Recherches proustiennes », 2016, p.103-130.

2. Guillermo de Osma, Fortuny et Proust. Venise, les Ballets russes, Paris, L'Échoppe, 2014, p. 47-48.

3. JF, Pléiade, II, p. 301.

4. Jacques-Émile Blanche, « L'Antiquité en 1912 », Le Figaro, 29 mai 1912, p. 1-2.

5. JF, II, p. 232.

6. Ibid, p. 298.

7. Ibid, p. 299.

8. « Si rien de nouveau ne surgit bientôt je trouverai Nonelef exactement comme vingt autres personnes et n'aurai plus à lutter contre cette Sirène classique aux Yeux bleus de la mer qui vient en droite ligne de Télémaque et dont M. Bérard a dû retrouver les traces près de l'île de Calypso. » Lettre du 10 août 1902 à Antoine Bibesco, dans Corr., t. III, p. 88.

9. « Une visite au labyrinthe », Le Gaulois du dimanche, 9-10 juillet 1904, repris dans Sujets et paysages, Paris, Mercure de France, 1923, p. 76-84.

10. Pierre Louÿs, « L'île mystérieuse » [1901], dans Archipel, Paris, Fasquelle, 1906, p. 21-25.

11. CG, Pléiade, II, p. 453.

12. Adolphe Reinach, « Les peuples de la mer et l'apparition des Hellènes. Les migrations des Achéo-Éoliens en Grèce, dans les Îles et en Asie et les bases historiques de l'Iliade », dans L'Hellénisation du monde antique. Leçons faites à l'École des Hautes Études Sociales, Paris, Félix Alcan, 1914, p. 5.

13. Luc Fraisse, « Mémoire et imaginaire de Versailles dans les écrits de Proust », dans Véronique Léonard-Roques (éd.), Versailles dans la littérature. Mémoire et imaginaire aux XIXe et XXe siècles, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise Pascal, 2005, p. 231-252.


Bibliographie

BOUCHER, Anaïs (dir.), La Grèce des origines, entre rêve et archéologie, Paris, RMN, 2014.

CALOI, Ilaria, Modernità minoica. L’arte egea e l’Art nouveau. Il caso di Mariano Fortuny y Madrazo, Florence, Firenze University Press, 2011.

FARNOUX, Alexandre, Cnossos, l’archéologie d’un rêve, Paris, Gallimard, coll. « Découvertes », 1993.

FARNOUX, Alexandre « Art minoen et Art nouveau. Le Miroir de Minos », dans Antiquités imaginaires, FARNOUX, Alexandre, HOFFMANN, Philippe, RINUY, Paul-Louis (éd.), Paris, Presses de l’École normale supérieure, 1996.

GERE, Cathy, Knossos and the Prophets of Modernism, Chicago-London, The University of Chicago Press, 2009.

MOMIGLIANO, Nicoletta, « Modern Dance and the Seduction of Minoan Crete », dans Silke Knippschild et Maria Garcia Morcillo (éd.), Seduction and Power. Antiquity in the Visual and Performing Arts, Londres, Bloomsbury Publishing, 2013.

PROUST, Marcel, À la recherche du temps perdu, éd. de Jean-Yves Tadié, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. II, 1988.

RIEGL, Aloïs, Questions de style [1893], traduit par Henri-Alexis Baatsch et Françoise Rolland, Paris, Hazan, 2002.

ZIOLKOWSKI, Theodore, Minos and the Moderns. Cretan Myth in Twentieth-Century Literature and Art, Oxford-New York, Oxford University Press, 2008.

 


1.Fresque de Cnossos dite « La Parisienne » et figurine de la Déesse aux serpents, ayant inspiré les costumes de la pièce de Jules Bois, La Furie  (Les Annales politiques et littéraires, 14 février 1909).


 

2. Les châles grecs de l'actrice Georgette Leblanc (La Vie heureuse, 15 mars 1905).

 

3. La marque Knossos du couturier Mariano Fortuny, qui habille la duchesse de Guermantes et Albertine.

 

 

 

 

La marque Knossos du couturier Mariano Fortuny, qui habille la duchesse de Guermantes et Albertine.
4. Henri Mairet, le trône mycénien de Sarah Bernhardt dans Phèdre, 1893.

 

 

Plan de Cnossos. (Le Père Lagrange, La Crète ancienne, Librairie Victor Lecoffre, 1908).
5. Plan de Cnossos. (Le Père Lagrange, La Crète ancienne, Librairie Victor Lecoffre, 1908).

 

 

Fresque de Tirynthe, ou Bakst avant Bakst.
6. Fresque de Tirynthe, ou Bakst avant Bakst.