Editorial
 

Philippe Artières les archives comme objets sociaux Wolf Vostell : Manifeste pour un public artiste ?

   
Séminaire du 18 novembre 2015

Philippe Artières, né en 1968, est historien, Directeur de recherches au CNRS, à l’Institut Interdisciplinaire d’Anthropologie du Contemporain de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, ancien pensionnaire de l'Académie de France à Rome. Il consacre ses recherches à l’histoire contemporaine de l’écriture, publiant une série d’enquêtes sur notre culture graphique, des écrits autobiographiques aux enseignes lumineuses en passant par les tatouages. Ces travaux l’ont amené à collaborer avec des artistes et des écrivains, et à expérimenter des formes inédites d’écriture de l’histoire. Il est auteur d'une série d'ouvrages dont La Police de l’écritureL’invention de la délinquance graphique, La Découverte, 2013 ; Vie et mort de Paul Gény, Le Seuil, 2013 ; Les archives personnelles. Histoire, Anthropologie, Sociologie (avec J.-Fr. Laé), Armand-Colin, Collection U., 2011 ; La Vie écrite. Thérèse de Lisieux, Les Belles Lettres. Histoire de profil, 2011.

Comment les archives sont-elles devenues des objets sociaux?

Le terme d’archive(s) est aujourd’hui extrêmement flou. Si on considère son acceptation législative stricte, les archives sont « l'ensemble des documents, quels que soient leur date, leur lieu de conservation, leur forme et leur support, produits ou reçus par toute personne physique ou morale et par tout service ou organisme public ou privé dans l'exercice de leur activité. » (loi du 15 juillet 2008) ; mais le terme connait aussi un usage conceptuel au singulier employé par la philosophie depuis les années 60 (Foucault, Derrida en premier lieu…), sans compter la signification qu’il emprunte pour le monde de la conservation, les archivistes avec leur pouvoir régalien et les usagers (historiens mais aussi artistes, écrivains, généalogistes).
La confusion est d’autant plus totale que sous le vocable d’archive(s), on entend désormais tout un ensemble de documents qui ne se limitent plus au support papier (photographies, films, enregistrements sonores, inscriptions numériques…) ni à une liste restreinte de producteurs (avec un accroissement notoire de la place des archives privées, même si sur un plan strictement quantitatif, les archives émanent encore massivement de l’action publique). Ainsi, les archives — qui se confondaient, il y a encore 30 ans avec les lieux de leurs conservations et avec leurs traitements par les archivistes (les magasins des Archives Nationales et Départementales) — ont désormais envahi l’espace public. Chacun prétend avoir des « archives » … Chacun a sur son bureau d’ordinateur son « archive », par exemple. On assiste donc à la fois à un éparpillement des archives et à leur émiettement. Il nous semble que la problématisation de la notion d’archive(s) par la question de l’objet amène à voir plus clairement.

Ranger les restes
On peut se demander dans quelle mesure ce phénomène associé à d’autres événements que nous examinerons successivement, notamment certaines pratiques artistiques, ne remet pas en cause un ordre des choses établi au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, s’agissant de ce que l’on peut désigner sous le terme de « restes ». Dans cette gestion de ce que l’on conserve volontairement du passé et pour lequel on invente des dispositifs singuliers, les lieux distinguent les items comme l’ont bien montré les historiens (Krzysztof Pomian, Dominique Poulot).  Schématiquement, on peut ainsi considérer que dans les musées, sont conservés les objets (tableaux, sculptures et objets « ethnographiques »), dans les bibliothèques, les livres, dans les archives, les documents (cartes et textes), les événements, dans les cimetières, les cadavres. Quant à ce qui n’a pas laissé de restes, l’événement, il fait l’objet de plaques et de monuments. Bien sûr, il existe d’autres pratiques de mise en mémoire, mais admettons que ce partage est le plus commun à nos sociétés européennes et que ces distinctions ont été inscrites physiquement dans la cité, au sein d’institutions différentes ne relevant pas desmêmes professions, bien que toutes relevant de la conservation. Le musée, la bibliothèque, les archives, le cimetière… Sans doute l’exemple du Vatican est-il le plus intéressant de ce point de vue, puisque cette séparation est visible sur une très faible superficie : le musée du Vatican d’une part, d’autre part les Archivum Secretum Apostolicum Vaticanum et la bibliothèque Vaticane dans la même cour mais ayant chacun un accès distinct, et enfin, la Basilique Saint-Pierre avec les reliques des saints.
Ce partage silencieux de nos restes distinguant d’une part des objets et de l’autre une série d’items, a produit des dispositifs particuliers à chacun générant des pratiques propres. Les objets des musées sont exposés et à contempler, les livres sont manipulés, tandis qu’on visite les morts et que l’on « touche du regard » les reliques. Les archives sont, quant à elles, conservées. Bien que, comme l’a montré remarquablement Yann Potin, elles font parfois l’objet comme à l’Hôtel de Soubise, aux Archives Nationales à Paris, d’une galerie d’exposition au début du XIXe siècle, elles sont exclues de l’accès, faisant parfois cependant l’objet d’édition.
Cette représentation a longtemps perduré alors même que les historiens mais aussi les généalogistes ont investi les Archives.  Mais, sans doute, le fait qu’ils s’agissent des seuls restes pour lesquels un délai d’usage a été mis en place a renforcé et nourri l’équation « archives = secret », tendant à dématérialiser encore un peu plus les archives alors que pour les archivistes, celles-ci les archivesont une matérialité : le carton DIMAB. Sans doute, la publication au Seuil en 1989 du Goût de l’archive par Arlette Farge a t-elle en partie accentuée cette idée de secret. La remontée des liasses des reserves, de l’obscur à la lumière, l’impossibilité de saisir visuellement l’ensemble d’un fond, son caractère fragmentaire, ont contribué à cette sacralisation, faisant des archives des traces précieuses entre des objets valorisés et les dépouilles sacralisées.

Exhumation

Depuis le milieu des années 1990, non en raison du développement de la numérisation numérique rendant les archives reproductibles, on assiste à un brouillage de ce grand partage et à un nouveau statut des archives : de « traces », elles sont devenues des « objets » sociaux.
Le contexte de cette évolution est ce qu’il convient d’appeler le « droit de mémoire » qui a émergé massivement ces dernières années. Chaque communauté dans ce moment mémoriel réclame la construction d’une mémoire singulière qui s’appuie sur des archives qui pourront faire l’objet d’une exposition ; on peut ici citer deux exemples : le cas du fichier juif (voir l’enquête de Sonia Combe) exposé désormais au Mémorial de la Shoah, ou encore des archives émanant de plantations esclavagistes aux Antilles et exposées dans des vitrines de la salle consacrée à la traite du musée d’histoire de Nantes. Ces archives, bien que relevant du pouvoir, deviennent un objet que s’approprient les contemporains. 
Les travaux de recherches sur les archives, notamment ceux sur les archives privés des écrivains (notamment par les chercheurs en génétique textuelle sur des manuscrits successifs) mais aussi ceux en histoire culturelle et du travail (sur la bureaucratie) ont aussi amené à une approche matérielles des archives.  Le support, la matérialité de l’inscription (ustensiles) sont étudiés pour informer sur l’histoire sociale de l’écriture.

Des archives ou l’usage d’archives dans des œuvres d’art contemporain

Un troisième facteur a sans doute joué dans la construction des archives comme objet. Il résulte d’un troisième usage qui a tendu à se développer depuis 15 ans, le geste des artistes contemporains et la manière dont certains ont utilisé des « archives » dans leurs œuvres. On peut citer bien sûr le travail de Christian Boltanski, ou celui de l’artiste suisse Thomas Hirschhorn. Ce dernier joue en effet avec les archives  dans ses monuments qu’il consacre à de grandes figures intellectuelles européennes: pour les 24h Foucault à l’occasion des 20 ans de la mort du philosophe, en 2004, au Palais de Tokyo, il imagine une exposition qui met en scène des archives vierges (papier à en-tête de Michel Foucault, professeur au Collège de France), tandis que sur des photocopieuses ou à l’aide de CD, chacun peut copier les archives. Mais il convient aussi de rappeler certains gestes de commissaires d’exposition : ainsi, Nathalie Léger et de Marianne Alphant lors de l’exposition Barthes au centre Georges Pompidou en 2003, qui prirent le parti d’exposer le fichier de l’auteur des Mythologies sous la forme d’une immense stèle, matérialisant ce travail d’indexation tout en l’esthétisant. François Piron avec l’exposition Habiter poétiquement le monde au LAM à Villeneuve d’Asque expose dans une même proposition des manuscrits et des archives d’écrivains, des œuvres d’art brut et des productions d’artistes contemporains. D’une façon très différente, Guillaume Desanges, dans une série d’expositions au Plateau (FRAC Ile-de-France) avec La planète des signes, transforme les archives d’une action militante (celle d’Act-Up-Paris contre le sida) en œuvre ; il produit un effet inverse, en transformant les archives en objet, il les sacralise.
Ces trois événements de nature différent ont sans aucun doute contribué à redonner une matérialité quasi-physique aux archives. Aussi, lors de la construction des nouveaux centres d’archives, étudiée par Christian Hottin, une salle d’exposition a été prévue. Les missions des conservateurs du patrimoine tendent désormais vers une ouverture plus grande des fonds d’archives au public. À l’inverse, les centres de conservation opèrent des collectes importantes d’archives privées comme pour la commémoration de la Grande guerre. Il est d’ailleurs significatif dans la perspective qui est la nôtre ici que les archivistes aient numérisé les archives laissant aux descendant des poilus l’objet-archive. On peut ici se demander dans quelle mesure cette construction des archives en objet ne re-sacralise pas les traces du passé, en en faisant de véritables reliques.

Bibliographie

Habiter poétiquement le monde. Collectif sous la direction de Christophe BOULANGER, Savine FAUPIN et François PIRON (ed.), LAM, Lille, 2010.

Sophie COEURÉ, Vincent Duclert, Les Archives, La Découverte, 2011.

Sonia COMBE, « Les fichiers de juifs. De la désinformation à la désillusion », Lignes, 1994/3 n° 23 : p. 91-126.

Christian HOTTINDes hommes, des lieux, des archives : pour une autre pratique de l’archivistique, Les carnets du Lahic 4, Lahic/Mission à l’ethnologie, 2009.

Christophe KIHM, « Ce que l’art fait à l’archive », Critique, 2010/8 (n° 759-760), p. 707-718.

Krzysztof POMIAN, Des saintes reliques à l’art moderne. Venise-Chicago, XIIIe-XXe siècles, Paris, Gallimard, 2003.

Yann POTIN, « Les archives et la matérialité différée du pouvoir. Titres, écrins ou substituts de la souveraineté ? » Pouvoirs, 2015/2 (n° 153) : p. 5-21.

Yann POTIN, article « Archive(s) » in : Dictionnaire de l’historien, sous la dir. de Claude Gauvard et Jean-François Sirinelli, Paris, PUF, 2015 : p. 27-31.

Dominique POULOTUne histoire des musées de France, XVIIIe-XXe siècles. Paris, La Découverte, coll. « L’espace de l’Histoire », 2005.