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J’aimerais
commencer en remerciant Laurence Bertrand Dorléac pour
son invitation à ce séminaire et pour ses encouragements
à réfléchir sur l’histoire des galeries
à New York. Je veux aussi remercier Sébastien
Délot, qui prépare une thèse sur l’histoire
des galeries à Paris et à New York, pour ses recommandations
bibliographiques qui m’ont permis de préparer ma
petite présentation.
Je suis issu du milieu universitaire, spécialisé
en art moderne et contemporain. Je suis rentré dans ce
qu’on appelle le marché de l’art aussi bien
par relation que par nécessité et j’ai travaillé
avec trois galeries, à Paris, Los Angeles et New York.
Ces expériences, quelques amitiés avec des artistes,
des marchands et des collectionneurs, me permettent d’avoir
une vision d’ensemble de la façon dont fonctionnent
ces petites ou moyennes entreprises au quotidien. Je ne suis
pas pour autant un spécialiste de l’histoire des
galeries à New York. Je ne pense pas d’ailleurs
qu’il existe des gens qui peuvent prétendre avoir
suivi tout ce qui s’est passé dans cette ville
extraordinaire, à l’exception peut-être d’Irving
Sandler qui a retracé à sa façon l’évolution
de la scène newyorkaise.
Avant de rentrer dans le vif du sujet, j’aimerais vous
mettre en garde sur le fait que je ne vais pas parler de la
totalité du monde des galeries d’art contemporain
dans son sens le plus général, c'est-à-dire
l’art qui se fait par des artistes vivants. A New York,
comme partout ailleurs, il existe plusieurs univers parallèles
de l’art contemporain. Celui qui nous intéresse
est celui qui, d’une façon ou d’une autre,
joue un rôle dans la constitution de ce que l’on
appelle l’histoire de l’art. Il existe certainement
des centaines sinon des milliers de galeries qui présentent
de l’art contemporain mais qui ne jouent aucun rôle
dans l’art qui finit par rentrer dans les collections
particulières et par la suite dans les collections permanentes
des musées et enfin, dans le canon constamment changeant
de l’histoire.
Si je vais survoler, voire simplement effleurer la surface de
l’histoire des galeries à New York, c’est
parce que plus que n’importe quelle autre ville à
travers le monde, New York a été et continue d’être
un, voire le plus important centre pour l’art contemporain.
La Deuxième Guerre Mondiale a joué un rôle
déterminant dans la migration des artistes européens
vers New York. Par ailleurs, la santé de l’économie
américaine d’après-guerre, les législations
fédérales et celles des Etats qui offrent des
bénéfices fiscaux aux donataires ou aux légataires
d’œuvres d’art ou encore les habitudes, obligations
et influences de la haute société et des milieux
aisés, la courte histoire de l’art américain
et son utilisation comme outil de propagande pendant une partie
de la guerre froide et l’influence du Museum of Modern
Art, du Whitney et du Guggenheim et de plusieurs autres plus
petites structures, sont quelques raisons qu’il est possible
d’évoquer pour expliquer l’essor de l’art
contemporain à New York et bien sûr des galeries
qui l’ont montré et promu.
Personnalités
Au début
des années 1980, Laura Coppet et Alan Jones ont publié
un ouvrage très intéressant, The Art Dealers.
The Powers Behind the Scene Talk about the Business of Art,
qui présente la liste des galeristes et marchands interviewés
par les auteurs. Parmi les noms cités, certains font
partie des personnalités qui ont véritablement
façonné l’art contemporain Outre Atlantique.
Malgré le caractère mythologique et tout ce qui
n’est pas dit, ce livre vaut le détour si vous
voulez comprendre comment ces gens réfléchissaient
et les difficultés qu’ils ont rencontrées.
Bien sûr, tout le monde connaît le rôle joué,
après guerre, en faveur des artistes américains,
par Peggy Guggenheim, Betty Parsons (pour Gottlieb, Newman,
Reinhardt, Pollock, Clyfford Still, Kelly, etc.), Charles Eagan
(pour de Kooning, Kline) ou encore Sidney Janis (pour Kandinsky,
Mondrian, Schwitters, Albers puis les artistes de Betty Parsons).
On peut aussi ajouter les noms de Pierre Matisse pour les années
cinquante (pour Dubuffet, Matisse, etc.), de Leo Castelli (pour
Johns, Rauschenberg, Lichtenstein, Stella, Rosenquist, Serra),
d’André Emmerich (pour Frankenthaller, Olitsky)
et d’Illeana Sonnabend (pour Penck, Gilbert and George,
Kounellis, Sugimoto), pour les années soixante et soixante-dix.
Par la suite, Marian Goodman et Paula Cooper occuperont une
place importante dans le marché de l’art dès
les années 1970. Puis apparaîtront Mary Boone,
Jeffrey Deitch, Pace puis Pace-Wildenstein dans les années
quatre-vingt - quatre-vingt dix et pour finir, Matthew Marks,
David Zwirner et Larry Gagosian dans les années quatre-vingt
dix - 2000. Avec les marchands, vous avez le même problème
qu’avec les artistes. A n’importe quel moment, il
y a au moins trois cents galeries d’art contemporain qui
s’agitent à New York. Parmi ces trois cents, vous
pouvez considérer comme très importantes une cinquantaine.
Parmi ces cinquante, il y a toujours une dizaine de galeries
qui forme le noyau dur avec les artistes les plus importants
du moment, un nombre de collectionneurs plus ou moins grand,
et un pouvoir d’influence sur la presse plus ou moins
important. C’est la totalité de leurs actions qui
forme la scène artistique à un moment donné.
Nomenclature
On observe une constante, la présence à travers
les époques de trois catégories ou trois niveaux
de galeries. Tout en bas de la pyramide, on trouve les petites
galeries qui sont liées aux jeunes artistes. Ce sont
leurs galeristes qui vont faire la visite des studios et qui
vont chercher à exposer les jeunes talents. Ensuite,
au milieu de la pyramide, les galeries de moyenne taille sont
celles qui vont récupérer les jeunes qui se sont
fait déjà remarquer, et dont la carrière
démarre petit à petit. Ces galeristes vont essayer
d’élargir leur marché, augmenter leur visibilité,
leur donner plus de moyens et obtenir peut-être quelques
expositions muséales et augmenter leurs prix. Puis tout
en haut de la pyramide, apparaissent les grandes galeries qui
travaillent avec des artistes très établis et
dont les œuvres se trouvent souvent dans des collections
importantes. Chaque niveau présente des avantages et
des inconvénients liés à la personnalité
du galeriste ou du marchand.
Les galeries sont toujours une affaire personnelle. Qu’il
s’agisse d’une petite, moyenne ou grande structure,
toute galerie est liée à la vision et aux actions
d’un seul individu et elle cesse d’exister dès
que l’individu n’est plus là. Je ne connais
aucune exception de cas de départ d’un marchand
et de la continuation des activités de la galerie sous
le même nom, à moins qu’il ne s’agisse
d’une famille avec des héritiers comme les Wildenstein.
Localisation géographique
A New York, la localisation géographique des galeries
a évolué dans le temps suivant trois périodes
distinctes. Les galeries sont d’abord apparues dans les
années 1940 et jusqu’au années 1960, dans
l’Upper East Side et autour de la 57e rue. C’est
d’une part un endroit qui contient la plus grande concentration
de gens aisés et d’autre part un quartier d’affaires.
A partir de la fin des années 60, les jeunes et petites
galeries ont commencé à s’installer dans
Soho. Ce mouvement vers le Sud est lié à l’inflation
des loyers dans l’Upper East Side et à la nécessité,
pour ces galeries, de trouver de plus grands espaces afin de
faire face à la taille grandissante des œuvres.
Soho était prisé par les artistes, d’une
part pour ses loyers commerciaux très réduits
et d’autre part pour la taille des espaces de stockage
qui présentaient de nombreux privilèges. Le développement
du Soho se poursuit jusqu’au milieu des années
1990, moment à partir duquel la plupart des galeries
commencent à migrer vers Chelsea face à l’augmentation
des loyers et à la transformation progressive du quartier
devenu petit à petit résidentiel et commercial.
Le développement de Chelsea a commencé à
partir du milieu des années 1990 et se poursuit jusqu’à
aujourd’hui avec d’importantes chances pour que
l’évolution continue encore une dizaine d’années
avant que le mouvement ne se développe d’avantage
vers le Sud et le quartier des halles (meatpacking district).
Il y a eu aussi deux autres petits moments avec le lower east
side dans les années 1980 puis Williamsburg dans les
années 2000 mais sans véritable durée ou
ancrage dans le « commercial ».
Le fonctionnement d’une galerie est pour une part régie
par des relations entre différents groupes d’individus.
Nous en distinguons cinq. Les galeristes sont en rapport avec
les artistes, avec les collectionneurs, avec les musées
et autres institutions à but non lucratif, avec la presse
et pour finir avec la finance.
Le fonctionnement d’une galerie
Rapports avec les artistes
Les rapports avec les artistes peuvent présenter parfois
certaines difficultés. En réalité, c’est
rarement l’historien de l’art ou le critique qui
trouvent et qui présentent un artiste, c’est le
galeriste qui prend le risque et la responsabilité d’offrir
une exposition ou deux et de faire du prosélytisme auprès
des collectionneurs pendant de longues années. Cela dépend
toujours de l’artiste et je dirais que c’est plus
souvent le cas pour les photographes et les sculpteurs que pour
les peintres, mais les galeries opèrent à travers
toutes sortes d’accords et financent souvent une partie
ou la totalité des productions.
Il y a eu une période pendant laquelle des contrats étaient
signés entre les artistes et les galeries pour une représentation
exclusive entre la fin des années 1970 et la fin des
années 1980. Avant et après, ce fut très
rare d’avoir des contrats écrits. Pour ce qui concerne
la promotion d’un artiste, ce fut Leo Castelli qui, le
premier, a distribué, promu ses artistes auprès
des galeries à travers les Etats-Unis et l’Europe
et qui a inventé ce système de promotion. Castelli
est aussi connu pour avoir inventé ce que l’on
appelle le « star system » dans le monde des arts
visuels, rapprochant ainsi le statut des plasticiens celui des
stars de la musique ou du cinéma. Ce système a
été généralisé au début
des années 1980, surtout à travers l’activité
des galeristes tels Mary Boone et Jeffrey Deitch, avec des artistes
comme Andy Warhol bien sûr, puis Julian Schnabel, Jean-Michel
Basquiat, Keith Haring, Francesco Clemente, et un peu plus tard
Jeff Koons.
Il est assez rare à ma connaissance de voir des galeristes
dicter aux artistes ce qu’ils doivent produire comme travail.
En revanche, il est très rare de laisser aux artistes
seuls la promotion et la gestion du placement de leur travail
auprès des collections et des musées. Une fois
que l’artiste commence à acquérir une certaine
notoriété, le marchand est très prudent
pour ce qui concerne les expositions à l’étranger,
que cela soit avec une galerie ou avec un musée. Un ou
deux mauvais pas peuvent provoquer la fin d’une carrière
avant même qu’elle ne commence. Les relations qu’un
galeriste construit avec ses artistes ressemblent souvent à
des liaisons amoureuses avec des hauts et des bas, des jalousies
et des séparations.
Dans l’art contemporain, les galeristes courent le risque
de voir des artistes arrêter de produire ou prendre une
direction – c'est-à-dire créer des œuvres
– qui ne sera pas appréciée par les collectionneurs,
ou encore de ne pas produire suffisamment, ou tout simplement
décider de faire autre chose et abandonner leur carrière.
Il en va de même pour les artistes qui peuvent voir l’intérêt
du marchand diminuer, une galerie peut fermer pour cause de
manque de moyens.
Rapports
avec les collectionneurs
Les rapports avec les collectionneurs sont à mon sens
le second pilier de l’existence d’une galerie. Il
existe différents types de collectionneurs. Les gens
connaissent les plus grands noms mais toute galerie ne fonctionne
pas avec les grands mais avec un très grand nombre de
plus petits. (Scull, Tremaine, Panza di Biumo, Rockefeller,
etc.) Tout se base sur la confiance et sur des relations qui
se construisent à travers des très longues années.
Si durant les années quarante et cinquante, les collectionneurs
américains ont prêté attention autant à
l’art américain qu’à l’art européen,
à partir des années 1960, leur intérêt
semble plutôt dirigé vers l’art américain
à proprement parler. Au même moment se développe,
chez les collectionneurs européens, une curiosité
et un intérêt pour l’art américain.
Le soutien pour l’art contemporain s’exprime d’abord
par les femmes des familles aisées et, puis, petit à
petit, par les hommes. Au début, il était plus
question de décoration puis une fois les murs remplis,
il est devenu nécessaire d’entreposer les œuvres
quelque part. Le rôle des galeries fut et continue d’être
celui de l’éducation et dans un second temps, de
placement des œuvres auprès des bonnes collections.
Je doit souligner le rôle de la législation. Pour
la plupart des collectionneurs d’art contemporain, les
œuvres constituent des actifs dont certains vont augmenter
en valeur et pourront être utilisés pour payer
de leur vivant une partie de leurs impôts. Beaucoup de
collectionneurs utilisent l’art contemporain comme un
jeu, achètent beaucoup et tôt, avant de faire monter
les valeurs et de revendre par l’intermédiaire,
soit des galeristes, soit des maisons de ventes aux enchères.
Il existe une batterie d’outils et de fenêtres fiscales
qui vous permet d’utiliser une partie des capitaux pour
les œuvres d’art et pour les établissements
à but non lucratif et éducatif.
Comme New York a été pendant très longtemps
l’un des plus importants centres financiers du monde,
il y a une extraordinaire concentration de capitaux au sein
de cette ville. La seule autre qui peut prétendre à
une position équivalente et aujourd’hui dominante
est Londres. Jusqu’à la fin des années 1970,
les catégories professionnelles qui constituaient les
rangs des collectionneurs étaient issues des milieux
de la médecine, du droit, de la finance ainsi que du
milieu des affaires. A partir de la fin des années 1970,
l’augmentation du rôle des milieux financiers et
des milieux des affaires engendre des transactions spéculatives
plus importantes qu’auparavant. Le nombre de collectionneurs
augmente alors de manière significative.
N’importe quelle histoire des galeries recèle une
grande part d’indicible. Il y a un nombre incalculable
de petites histoires dont l’ensemble finit par constituer
l’histoire. Internet a bien sûr complètement
révolutionné la façon dont les galeries
travaillent et le nombre de gens qu’elles atteignent mais
malgré tout, il est impossible de se passer du rapport
personnel entre les gens. Très peu d’affaires se
font sans la vision de l’objet en soi. Très peu
d’affaires se passent sans l’existence d’un
rapport personnel qui devient incontournable lorsque les sommes
concernées commencent à devenir trop importantes.
Relations
avec les musées
Les rapports des galeries avec les musées sont des rapports
de synergie mais ils évoluent et ils changent avec le
temps. Pour New York, le Museum of Modern Art a été
l’acteur le plus important pour la promotion de l’art
contemporain et ce, à partir des années 1930 ;
non seulement grâce aux expositions qu’il a organisées
à New York même, mais surtout, grâce à
toutes les expositions qu’il a fait circuler à
travers les Etats-Unis d’abord, puis à travers
le monde entier : il s’agit de milliers d’expositions
envoyées aux USA et de dizaines d’expositions dont
la circulation a été organisée entre la
fin de la seconde guerre mondiale et le début des années
1970. Les musées dépendent énormément
des galeries pour travailler. D’une part, pour repérer
les nouveaux artistes et d’autre part, pour faciliter
les acquisitions.
Sybil Gordon Kantor en donne la preuve : « Barr a été
aidé de façon constante par des marchands européens
qui ont émigré aux Etats-Unis dans les années
1920 tels J.B. Newman, Pierre Matisse, Joseph Brummer, Valentine
Dudensing et Karl Nierendorf. »[1]
Ou encore Michael FitzGerald dans son livre sur Picasso et le
marché écrit :
"Plusieurs parmi eux étaient profondément
impliqués dans les affaires du marché de large
envergure. De plus, le marché n'était pas périphérique
au développement du modernisme mais central à
celui-ci. C'était le creuset dans lequel les réputations
individuelles des artistes ont été forgées
puisque les critiques, collectionneurs et conservateurs se sont
joints aux artistes et aux marchands pour définir et
conférer une position artistique. (…)
Dans ce programme expansif, les musées deviennent aussi
bien une partie intéressante de l'entreprise risquée
que le forum ultime pour l'accréditation. Comme les campagnes
des artistes et des marchands sont devenues de plus en plus
réussies, le nombre d'institutions réceptives
à l'art moderne s'est étendu en Europe et spécialement
aux États-Unis. Avec une sophistication considérable,
les marchands ont étendu leurs activités pour
se joindre aux directeurs et aux conservateurs dans le développement
des publics autour du monde. Travaillant en général
derrière la scène, les marchands et les artistes
ont orchestré des expositions de musée qui ont
élevé le plus important artiste du vingtième
siècle au rang des maîtres modernes."[2]
L’achat des œuvres d’un artiste ou l’organisation
d’une exposition par un musée constituent la meilleure
façon d’augmenter la côte et de souligner
l’envergure du consensus sur l’importance de tel
ou tel travail. Ceci dit, si vous regardez de près les
finances des institutions muséales dans le temps, vous
vous rendez compte très rapidement que les conservateurs
disposent de très peu d’argent pour agir de façon
sérieuse sur le marché. Ils dépendent énormément
des membres des conseils d’administration qui vont acheter
ou décliner des œuvres destinées aux collections
du musée. En ce sens, je suis obligé de dire que
le poids des conservateurs a diminué dans le temps. C’est
d’une part l’administration et d’autre part
les collectionneurs et donateurs qui semblent avoir pris le
dessus et qui contrôlent aussi bien le programme des acquisitions
que le programme des expositions. Dix millions de dollars ou
plus peuvent vous permettre d’obtenir un siège
au conseil d’administration d’une institution comme
le Guggenheim ou le MoMA. Il va de soi qu’ensuite, vous
pouvez agir d’une façon ou d’une autre pour
promouvoir les artistes qui font partie de votre collection,
payer pour une exposition, ou même la rétrospective
d’un artiste sur lequel vous avez investi beaucoup et
voir sa côte augmenter avant de capitaliser votre investissement,
soit en vendant des œuvres sur le marché, soit en
faisant une donation qui va vous procurer une belle réduction
des impôts (si jamais vous en payez aux USA, bien sûr).
Pendant très longtemps, les galeries restaient un peu
à l’arrière de la scène en aidant
les conservateurs à localiser des œuvres dont ils
avaient besoin pour leurs expositions et parfois en les aidant
à trouver des collectionneurs pour financer l’exposition.
A partir des années 1990, il y eut un déclin progressif
des différents moyens de subvention des activités
muséales, notamment celui des grandes compagnies comme
Philip Morris. Il suffit de regarder les pages des remerciements
dans les catalogues pour constater l’envergure de ce retrait.
Il y eut aussi un retrait des institutions publiques. Les villes,
les états ou le gouvernement fédéral se
focalisent désormais beaucoup plus sur la construction
de bâtiments et beaucoup moins sur les activités
qui n’ont qu’une visibilité temporaire. De
ce fait, tous les musées ont été obligés
à chercher et à obtenir du financement auprès
des galeries. C’est le cas de deux exemples récents
: la rétrospective de Richard Prince au Guggenheim et
celle de Takashi Murakami au MoCA de Los Angeles.
Vous trouverez des indications à travers différents
articles, dans les journaux des années 1970 ou des années
1980. Les années 2000 ont été celles qui
ont vu tomber tous les masques. De ce fait, mais aussi à
cause de l’impossibilité qui en a résulté
pour les conservateurs de faire leur travail sans se laisser
forcer la main, les musées ont perdu une très
grande partie de la crédibilité qu’ils avaient
dans l’instauration des valeurs artistiques ou les valeurs
en histoire de l’art. Comme rien ne reste caché
– enfin presque –, les galeries se sont petit à
petit substitué au rôle des musées, aussi
bien à travers le gigantisme de leurs espaces d’exposition
qu’à travers les publications extraordinairement
savantes et souvent de qualité.
Rapports
avec la presse
Pour ce qui concerne les rapports avec la presse et la critique,
il y eut une longue période pendant laquelle les critiques
faisaient la pluie et le beau temps, surtout pendant les années
1940 et 1950, je pense notamment à Clement Greenberg
et à Harold Rosenberg. A partir des années 1960,
le déclin du rôle des critiques commence à
se faire sentir et se poursuit jusqu’à aujourd’hui.
Cela est dû à l’augmentation du nombre d’historiens
de l’art qui commencent à s’agiter dans les
milieux journalistiques mais aussi au développement du
nombre de magazines qui traitent de l’art contemporain.
New York est sans doute un endroit d’une créativité
incroyable au niveau de la presse artistique mais ce milieu
n’attire que des gens qui ont une fortune suffisamment
importante pour s’en sortir avec des revenus ridicules.
A partir de l’avènement de l’ère internet,
il y a bien sûr une explosion de sites qui vient s’ajouter
à la presse écrite quotidienne ou mensuelle qui
contribue d’avantage au déclin quasi-total de la
critique pour le marché. D’une façon ou
d’une autre, très peu de ventes dépendent
des bons ou mauvais mots d’un critique car après
tout, les gens qui ont la capacité d’acheter n’ont
absolument pas le temps de lire et de se faire influencer par
les différents auteurs du moment.
Par ailleurs, il ne faut pas se cacher derrière son doigt,
c’est le marché qui permet aux magazines de survivre
en payant pour les publicités. Il suffit de comparer
l’espace pris par la publicité dans Artforum durant
les années 1970 et celui qui lui est consacré
dans les années 2000 pour s’en rendre compte. Les
magazines, en dehors de n’importe quelle ligne éditoriale,
sont obligés de rendre l’ascenseur aux marchands
et galeristes qui payent pour les publicités en publiant
des comptes rendus des expositions. Là aussi, les choses
sont très claires et il y a très peu de sentimentalisme.
Vous pouvez évidemment utiliser tel ou tel article pour
illustrer la notoriété d’un artiste, et
un article dans un magazine peut conduire directement ou dans
le temps à la vente d’une ou plusieurs pièces
mais cela reste exceptionnel. Ce qui compte beaucoup plus aujourd’hui,
sont les catalogues d’exposition publiés par les
galeries – cela a toujours compté – et surtout
les catalogues des musées qui sont souvent de véritables
outils pour la promotion et la vente. A tout cela, je dois ajouter
deux parenthèses. La première concerne le New
York Times qui continue à jouer un rôle primordial
pour la promotion de l’art contemporain d’une façon
qui n’a été égalée qu’au
Royaume Uni mais dans un style beaucoup plus hostile à
l’art contemporain. Une deuxième parenthèse
consiste à rappeler que la presse continue à être
un outil de communication indispensable. En dehors des invitations
personnelles pour annoncer les expositions, la presse mensuelle
fut, est et sera le meilleur moyen pour les galeries d’annoncer
les expositions à venir et d’offrir une image du
travail des artistes.
Un dernier élément est à préciser,
concernant les foires et les ventes aux enchères qui
jouent un rôle très important pour les galeries
à New York City et partout ailleurs. C’est à
partir des années 1980, peut-être avant, que certaines
foires deviennent incontournables. La Fiac a joué un
rôle primordial pendant longtemps mais les années
1990 et 2000 ont été dominées par la foire
de Bâle. C’est l’endroit par excellence pour
voir en un seul lieu ce qui se passe sur le marché.
Pour ce qui concerne les ventes aux enchères, c’est
progressivement à partir des années 1970 qu’elles
introduisent et séparent la vente de l’art d’après-guerre.
Les ventes contribuent non seulement à prendre la température
du marché mais aussi à définir les prix.
C’est le seul endroit où les choses sont publiques
alors que, comme vous le savez bien, des galeries ne vous donneront
jamais de comptes sur ce qu’elles vendent.
Enfin, et c’est plus un constat qu’autre chose.
Nous vivons désormais dans un monde où la richesse
est dispersée. L’art chinois, l’art indien
commencent à avoir leur importance et font des prix sérieux
et parfois même invraisemblables. New York continue d’être
un endroit spécial et majeur mais à mon sens il
n’y a plus de capitale, mais une multiplicité de
centres qui donne partout l’impression de manquer quelque
chose…
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Fig.
1 : Vanity Fair. Double page, publiée en
Décembre 2006, no 556, pp. 340-341, Illustration
Nigel Holmes.
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Fig.
2 : Vanity Fair. Double page, publiée en
Décembre 2006, no 556, pp. 340-341, Illustration
Nigel Holmes (détail).
|
 |
| Fig.
3 : Laure de Coppet et Alan Jones, The Art Dealers. The
Powers Behind the Scene Talk About the Business of Art,
Clarkson N. Potter, Inc., Publishers, New York, 1984. |
 |
Fig.
4 : Laure de Coppet et Alan Jones, The Art Dealers.
The Powers Behind the Scene Talk About the Business of Art,
Clarkson N. Potter, Inc., Publishers, New York, 1984.
|
 |
Fig.
5 : Betty Parson.
|
 |
Fig.
6 : Sydney Janis.
|
 |
| Fig.
7 : Leo Castelli. |
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