Cette intervention,
en premier lieu, veut rendre compte du phénomène
de la globalisation artistique, dont les grandes expositions
internationales (Documentas, Manifestas, biennales du Nord et
du Sud…) sont le vecteur essentiel. Second point abordé
: l’homogénéisation culturelle qui découle
de l’organisation de ces grandes expositions, dont l’Occident
est – sauf très rares exceptions – le maître
d’œuvre. L’exposition internationale, on va
le voir, peut être en conséquence perçue
de deux manières : comme une offre esthétique
généreuse recyclant la diversité de formes
d’expression plastique d’origines diverses ; comme
une entreprise de régulation esthétique, au bénéfice
de l’Occident.
L’art médiatisé à grande
échelle
Première
donnée à préciser d’emblée,
avant même de persévérer dans notre propos
: les grandes expositions d’art contemporain de niveau
international ne sont pas un phénomène récent.
Les plus anciennes datent de la fin du 19ème siècle,
de concert avec la mise en place de la première des biennales
d’art historiques, la biennale de Venise, en 1895. Toutes,
aussi, ne sont pas institutionnelles. C’est le cas de
l’Armory Show, peu de temps avant la première Guerre
mondiale, qui voit des artistes de l’avant-garde française
et européenne faire un circuit en Amérique du
Nord, une initiative qui doit à différentes sources
: mécènes, marchands, les artistes eux-mêmes.
Toutes, encore, ne sont pas homogènes, c’est-à-dire
ne sont pas portées par le désir de montrer dans
sa globalité « l’art en train de se faire
» (ce qu’est l’art contemporain au sens strict
), leur intention pouvant consister au contraire à faire
valoir un courant esthétique ou une option ouvertement
partisane : Dada Messe de Berlin en 1920, contre exposition
à l’Exposition coloniale de 1931 organisée
par les surréalistes, exposition surréaliste internationale
de Londres en 1938, « Quand les attitudes deviennent forme
» de Harald Szeemann à Berne, en 1969, etc.
Ce qui est notoire,
ceci posé, tandis que se développe l’histoire
des expositions internationales d’art vivant, c’est
aussi l’homogénéisation croissante de ce
modèle de médiation grand format. Dans quel sens
? 1, La part prépondérante de la vision institutionnelle
occidentale, censée valoir pour l’art mondial tout
entier – malgré quelques révisions durant
les années 1990, tandis qu’éclôt le
multiculturalisme. 2, La restriction de l’offre, tandis
que le phénomène des listes de type « Top
Fifty » s’intensifie. 3, La concentration accrue
des grandes manifestations artistiques internationales dites
« consacrantes » (avec sa conséquence inévitable,
l’homogénéisation de l’offre, qui
suit de près sa concentration), grandes manifestations
que l’on peut hiérarchiser comme suit, en matière
d’art contemporain : Documenta de Kassel, en Allemagne,
créée en 1955 sous les auspices des forces d’occupation
américaines, une manifestation qui a lieu tous les quatre,
puis tous les cinq ans ; grandes biennales d’art contemporain
de calibre continental ; manifestations spécifiques enfin
: l’exposition Premices, par exemple, diligentée
par le ministère de la Culture français à
New York pour y présenter un volet de la création
plastique hexagonale, durant les années 1990.
Le modèle « biennaliste »
Le meilleur
exemple permettant de comprendre comment se structure le pouvoir
consacrant des grandes expositions d’art internationales
est fourni par les biennales d’art contemporain, qui ont
véritablement essaimé depuis vingt ans. C’est
à partir de l’exemple des biennales que je développerai
mon propos, dans cette optique : signifier comment la médiation
de l’art vivant, phénomène d’essence
culturelle, s’avère inséparable d’une
volonté politique évidente faisant de l’art,
plus qu’une simple production esthétique, un agent
efficace des relations internationales.
Au nombre d’une
quarantaine aujourd’hui, les biennales d’art contemporain
forment un des pôles d’attraction aujourd’hui
bien établi du tourisme géoculturel. Tantôt
vitrines de l’art local, tantôt relais des tendances
globales, leur développement accompagne celui de la mondialisation.
Si quelques biennales optent pour la résistance régionaliste,
d’autres, toujours plus nombreuses et stéréotypées,
travaillent en revanche à homogénéiser
styles, conceptions esthétiques et regard critique. Les
biennales, simples produits d’une culture industrialisée
? Le vecteur clé, plutôt, d’une normalisation
en cours, d’esprit « cross-culturaliste »,
de la création artistique internationale.
Une biennale
d’art, de quoi parle-t-on ? Autant dire un salon en un
certain lieu établi (comme celui de l’automobile,
des arts ménagers, du chocolat...), au contenu aligné
sur l’offre du présent, où l’on présente
« de l’art » pour le mettre en valeur. Une
exposition flexible, donc, échappant à la sclérose
de dupliquer la flexibilité caractérisant aujourd’hui
vies, économies, valeurs et formes. Cette capacité
d’adaptation de la biennale d’art explique en large
part le succès du genre, depuis la création, pionnière,
des biennales de Venise (30 avril 1895) et du Whitney Museum
de New York (1932). Années cinquante : une création
(São Paulo) ; années 1960-1980 : dix (dont La
Havane et Sydney) ; depuis 1990 : vingt-trois... (1)
Plate-forme
de visibilité, une biennale d’art est, comme telle,
un outil de légitimation. La mise en valeur peut y favoriser
l’art local : ainsi des biennales « nationales »
du Whitney Museum à New York, pour l’art américain,
et « régionales », de Dakar, Le Caire, Buenos
Aires, Lima, Sharjah (Émirats Arabes Unis) et de la zone
Caraïbe. Ou y valoriser l’activité artistique
d’une aire géographique élargie, parfois
au nom de revendications tiers-mondistes : biennales «
civilisationnelles » de La Havane ou de Johannesburg.
Ou l’art international, carrément, sans cadre géographique
autre que planétaire, une tendance aujourd’hui
dominante et nourrie par le copier coller : Istanbul 2001, par
exemple, recyclant nombre d’artistes mainstream
montrés à Venise quelques mois plus tôt.
Une visée expansionniste et politique
Une autre caractéristique
des biennales est leur irrépressible tendance à
l’expansion : toujours plus d’œuvres, d’artistes,
de sélectionneurs. La première biennale de Prague
(juin 2003), plastronne la publicité, « s’annonce
cette année comme l’événement majeur
du monde de l’art, avec vingt curators internationaux
et environ deux cents artistes originaires du monde entier »(2)
. Toujours plus, aussi, de lieux d’exposition. En 2002,
la biennale du Whitney Museum s’offre une section en plein
air. La biennale de Lyon, à sa création, se déploie
sur un site ; cinq éditions plus tard, sur cinq. La Havane
comme Istanbul s’atomisent dans des bâtiments classés
du patrimoine local, cadre touristique s’il en est...
Noble désir d’amélioration de l’offre
visuelle que ce maximalisme ? Classique stratégie d’épate,
plutôt, développée dans ce but : asseoir
la crédibilité et ajouter à la valeur déjà
ajoutée de la biennale.
Venise, la plus
ancienne des biennales, fournit le modèle achevé
d’une telle mutation, jusqu’à l’hyper
puissance symbolique. Au départ, des pavillons nationaux,
que financent des États désireux d’une représentation
en territoire vénète. Second temps, un élargissement
de l’exposition au profit d’expressions artistiques
se moulant mal dans les pavillons nationaux : les sections aperto,
à compter des années 1980. Troisième temps,
l’option attrape-tout : la grande exposition thématique
ritualisée qui scande bientôt chaque édition,
les innombrables propositions in-off, off-in et off-off
surajoutées pour finir aux sélections nationales.
Bref, une mutation tout à la fois quantitative (plus
d’artistes), qualitative (plus de débats, un catalogue
de plusieurs kilos), médiatique (un vernissage presse
de trois jours pleins), politique (les discussions diplomatico-culturelles
en marge des expositions), mondaine (les innombrables cocktails
et réceptions qui émaillent la grande messe du
opening). Ce dispositif d’ensemble a cette triple
raison d’être : faire tenir à la biennale
le rôle de baromètre des styles ; lui permettre
de légitimer artistes ou courants en vogue ; last
but not least, se légitimer elle-même.
L’utilité
des biennales, ceci posé, ne fait pas de doute. Leur
multiplication, plus que la mégalomanie ou le caprice,
signale de la part des États concernés —
en général excentrés — une volonté
d’intégration, dans ce double dessein : affirmation
de soi et représentativité internationale. À
propos de la biennale de Saint-Domingue (2001), Évelyne
Jouanno relève ainsi son « engagement »,
« moins fondé sur la volonté d’assumer
le langage institutionnel que sur celle de questionner la complexité
de l’identité caraïbe à un tournant
de son histoire »(3). L’actuelle continuité
du modèle « national », le plus identitaire
qui soit, trouve ici sa principale explication. « Cette
biennale ne cherche pas à concourir avec des manifestations
du même genre aussi renommées que celles de Venise
ou de São Paulo, précise le communiqué
de presse de la seconde biennale de Buenos Aires (2002). Le
but, plutôt, rejoint celui de la biennale du Whitney Museum
de New York : éduquer nos artistes, les faire connaître
de la critique et de ceux qu’intéresse l’art
contemporain originaire d’Amérique latine »
(en relevant toutefois, contredisant ce statement, qu’une
large part de la sélection est internationale, la section
vidéo émanant, elle, d’une initiative de
l’Afaa...).(4)
Sortir d’un
contexte isolé ou répulsif, dans une perspective
de désenclavement : cette démarche, trois ou deux
décennies plus tôt, fut celle de La Havane, de
Sydney ou de Pusan. Elle est dans la foulée celle de
Berlin comme de Cetinie, de Vilnius comme de Fortaleza (Brésil)
ou Lassi (Roumanie), deux des dernières biennales en
date, créées en 2003. Avec, pour Iassi et Fortaleza,
et comme souvent autre part, cette nuance signifiante : les
organisateurs, pour susciter l’intérêt de
la communauté artistique, y font appel à un curator
étranger, d’origine occidental. Au registre de
la méthode, on tend en effet, toujours, à «
internationaliser », comme le montrent la plupart des
biennales dites « Noccident » (non occidentales)
: une sélection locale plus des artistes occidentaux
reconnus.
Au registre
des projets singuliers – et « politiques »,
incontestablement – on citera Manifesta, biennale itinérante
dont l’objectif, depuis 1996 (première édition
à Rotterdam) est de rendre compte de la création
européenne dans toute son étendue, ouest et est
cumulés. Rien d’original à ce choix de la
supranationalité, certes, reprise du modèle des
biennales « civilisationnelles », attachées
à une aire de culture élargie mais homogène.
Si Manifesta revêt un intérêt propre, toutefois,
il réside au moment de sa fondation dans son souci de
briser la logique culturelle des blocs alors encore sensible,
en prospectant notamment de l’autre côté
de l’ex-rideau de fer — un souci aujourd’hui
proche d’être caduc, l’Europe s’unifiant,
Manifesta rentrant au surplus dans le rang : confer
son édition 2002, qui eut lieu à Francfort-sur-le-Main,
dans l’ombre et sur le circuit touristique de la Documenta
XI de Kassel, prenant valeur d’alignement.
L’Occident dicte sa loi
Cette stratégie
du maximum de visibilité possible est évidemment
légitime : la survie des biennales en dépend.
Le maximalisme signalé plus avant, les effets d’annonce
(publicité intensive), le souci, aussi, du prestige (sollicitation
de commissaires reconnus et de journalistes ciblés) acquièrent
ici presque autant d’importance que le contenu proprement
dit. En fait, la quête de l’optimum de représentativité
n’est pas sans engendrer ce travers dérangeant
: le principe tactique du Esse est percipi, du «
être c’est être perçu ». Les
biennales, du coup, y perdent, devenant moins intéressantes,
non d’ailleurs d’être plus nombreuses mais
d’être moins prospectives, et plus convenues. Leçon
à retenir : ouverture internationale égale normalisation,
les biennales devenant un circuit d’exposition complémentaire
pour le « Top Fifty » des artistes internationaux
et leurs mentors, la position prospective ou à la marge
des débuts se dissolvant ou ne demeurant qu’à
des fins de faire-valoir, d’alibi ou d’anecdote.
L’habitué
des biennales le constate sans peine, tandis qu’il passe
d’un continent à l’autre à un rythme
toujours plus rapide : à côté de quelques
artistes inconnus, une biennale présente souvent les
mêmes noms, qu’il s’agisse des artistes ou,
tout autant, de leurs sélectionneurs, des « super-animateurs
» culturels intégrés, cooptés et
souvent solidaires les uns des autres. La critique qui est faite
à ces derniers est la suivante : soucieux de montrer
la diversité, l’hybridité et le métissage,
bref, la qualité et le destin « cross-culturaliste
» de la création artistique contemporaine, ces
activistes — pour certains d’entre eux acquis aux
thèses anti-impérialistes ou autonomistes de Toni
Negri, Hohmi Bhabha, Hakim Bey ou Édouard Glissant...
— ne feraient en réalité que renforcer la
puissance de l’« Empire » en termes de sélection,
donc de contrôle. Bref, autant d’agents néo-coloniaux
de la mise au pas occidentale du monde, subtils récupérateurs
de la Périphérie aux fins d’asseoir le pouvoir
du Centre.
De là cette hypothèse, sous forme de devinette
: l’Occident, à l’instar de son action dans
le domaine économique, n’en userait-il pas de la
biennale d’art comme d’un mode d’externalisation
de sa production ou de ses options esthétiques, en «
délocalisant », exploitant ainsi à son profit
l’actuelle globalisation du monde ?
Exotisme d’opérette
Plutôt
que d’un complot, en fait, c’est d’une tendance
qu’il s’agit-là. À l’heure des
mouvements dits « mondiaux » et des ONG planétaires,
toute perspective se porte aux horizons lointains sur fond d’abolition
mentale des frontières. La tendance, en conséquence,
est à la disqualification du polaire. À
cette aune, sachant que ce qui est immobile marche à
contresens de l’actuel consensus de la circulation (des
idées, des artistes, des responsables culturels, etc.),
une biennale se voulant légitime se représentera
sous l’espèce d’une biennale d’ailleurs,
« exotisée » ou, mieux encore, migrante,
en perpétuelle mutation dans l’espace, avec une
liste d’artistes en rapport. Depuis quinze ans, de la
sorte, les notions récurrentes sur lesquelles s’appuient
les biennales sont sans surprise celles de la provenance géographique,
de l’identité culturelle, de l’échange,
de véritables litanies.
L’existence
d’une biennale, l’art en sortirait-il grandi parce
que médiatisé, n’a qu’en partie à
voir avec l’art proprement dit. Car toute biennale est
un signe avant d’être un contenu. Cofinancée
par l’Espagne et l’Argentine, la biennale de La
Havane se définit aussi comme un facteur de bonnes relations
à l’intérieur de la sphère hispanophone.
Sortant de l’apartheid et désireuse de s’ouvrir
au monde, l’Afrique du sud suscite à dessein la
création, en 1995, de la biennale de Johannesburg. Au
risque de l’inféodation exogène, dans son
cas. Récupérée en effet par l’Occident
puis, lors de seconde et ultime édition, en 1997, par
les idéologues de la créolité, elle tourne
à la fin le dos aux aspirations à visibilité
des artistes locaux, dépossédés et déçus.
La culture et,
en elle, les biennales comme continuation de la politique par
d’autres moyens ? Assurément. En se rappelant cependant,
consolatrice, cette fort œcuménique appréciation
de l’artiste David Medalla, créateur en 2000, à
Londres, de sa propre biennale : « Tout compte fait, il
est préférable que les échanges entre les
peuples se fassent au moyen de biennales, plutôt que par
les guerres ».(5)
Notes
1. Dans
une liste en constante évolution : Cetinie, Lyon, Uppsala,
Johannesburg, Shanghai, Taipei, Gwangju, Santa Fe, Puerto Rico,
Saint-Domingue, Montréal, Liverpool, Manifesta, Berlin,
Fortaleza, Prague, Iassi, etc. Signalons qu’un comité
s’est formé récemment pour rétablir
à Paris, avant la fin de l’année 2003, une
biennale d’art (la dernière date de 1985). À
la date de rédaction de ces lignes, le site Web de ce comité
répondait cependant aux abonnés absents.
2. Voir : http://www.pq.cz/english/accomp.html
3. Compte-rendu de la Biennale des Caraïbes,
4ème édition (14 nov. 2001-17 Févr. 2002),
in Flash Art, n°223, mars/avril 2002, p.64. Évelyne
Jouanno a elle-même été invitée à
Saint-Domingue, à titre de commissaire indépendant.
4. Voir : http://universes-in-universe.de/car/buenos-aires/2002/txt/e-press-2002.htm
5. Extrait d'un entretien de l'auteur avec David
Medalla.
Bibliographie
Catalogues des expositions
suivantes :
Primitivism in the Art of the 20th Century, MoMA, New York,
1984.
Magiciens de la Terre, Paris, 1989.
Partages d’exotismes, Lyon, 2000.
Documenta 11, Kassel, 2002.
Livres et articles :
Homi K. Bhabba, “Beyond the Pale. Art in
the Age of Multicutural Translation”, in 1993 Whitney
Biennal, cat., Whitney Museum of American Art, 1993.
Anna Maria Guasch, El Arte del Siglo XX en
Su Exposiciones, Barcelone, Ediciones del Serbal, 1997, notamment
pp. 402 sqq.
Thomas McEvilley, Art and Otherness. Crisis
in Cultural Identity, Kingston, New York, Documentext, 1992.
Nikos Papastergiadis, Art and Cultural Difference,
Art Design, n° 43, Londres, Academy, 1995.
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Inauguration
de la première Biennale Internationale d'Art de Pékin,
2003.
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Inauguration
du Troisième Festival International de Photographie,
Pingyao (Shanxi), RPC, septembre 2003.
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La
Havane, 7ème Biennale d'Art, 2000. Inauguration Plaza
Vieja.
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Biennale
de La Havane. Inauguration, Plaza Vieja, 2000. |
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