Est-il possible
de considérer la réception de l’œuvre
d’un artiste en faisant l’économie de l’analyse
de sa construction matérielle, qui implique aussi la
construction du public qui la reçoit ? C’est la
question principale que pose le texte de Maïté Vissault.
Si
le tableau qu’elle dresse des usages de Beuys par les
médias et le milieu de l’art allemands, et plus
encore par les appareils culturels de la RFA, est plausible
et intéressant, il est aussi hanté par un trou
noir : la raison qui a rendu possible cette utilisation, voire
cette exploitation – avec laquelle l’artiste, il
est utile de le rappeler, a lui-même su ruser, en participant
à l’occasion à son modelage.
I. Dresser, enseigner
Comment
Beuys a-t-il « dressé » un public pour son
œuvre – dont le succès, y compris institutionnel,
est assez tardif (première exposition personnelle à
43 ans) ? Par quels moyens ? Au moins dans les années
60 et au début des années 70, par plusieurs manifestations
« scandaleuses » - par exemple le Festival d’Aix-la-Chapelle
en juillet 1964 - qui mettent en scène de facon très
frontale la question de la réception de l’œuvre,
en même temps qu’elles interrogent le rapport de
l’artiste avec les institutions culturelles et éducatives
qui les ont abritées. De ce point de vue, on regrette
que Maïté Vissault ne mentionne qu’en passant,
par le simple mot de « professeur »,
l’intense activité d’enseignement menée
par Beuys de 1961 à 1972 (ou 1976, si on inclut son activité
officieuse jusqu’à sa réhabilitation après
un procès fameux) à l’Académie d’Art
de Düsseldorf, sans doute la plus importante institution
d’éducation artistique en Allemagne (Beuys en avait
été par ailleurs un des premiers élèves
dans l’immédiat après-guerre). Sans cette
activité et les formes provocatrices qu’elle a
su prendre, le prestige et l’autorité de l’artiste
seraient difficilement compréhensibles, et jusqu’à
son succès commercial.
Ainsi
présenté a posteriori, et séparé
des circonstances premières de sa réception, le
« cas » Beuys cesse d’en être un. Il
ne diffère pas des autres artistes allemands cités
: Kiefer, Baselitz ou Polke, pourtant tous nés entre
1938 et 1945, et donc indemnes de toute exposition active au
régime nazi (un mot qui, énorme euphémisme,
n’apparaît pas dans le texte !) Or, si l’œuvre
de Beuys a connu un tel retentissement, c’est d’abord
parce que, avec ses actions et installations, moyens inédits
– quoique fortement débiteurs de Duchamp, comme
le rappelle justement l’auteur, ce qui explique en partie
le silence de Beuys sur la France – il a réussi
à confronter au souvenir du nazisme et de la guerre un
public qui se refusait jusque-là largement à le
faire, dans sa volonté fascinée d’adhérer
à la reconstruction et à la réussite économique
de la République fédérale, avec sa normalité
oublieuse. C’est ce que Benjamin Buchloh, sans forcément
capter la force du dispositif beuysien, avait parfaitement saisi
et restitué.
II. Construire un souvenir public
En
ce sens ce que redécouvre Beuys n’est pas une «
histoire allemande » mêlant de façon indiscriminée
Goethe, Schiller et leur fossoyeur Wagner (pour lequel, contrairement
à une légende tenace, Beuys n’éprouve
aucune affection, comme le confirme à l’opposé
son penchant pour Erik Satie). C’est son enfance et son
adolescence sous le nazisme et sa propre implication dans son
rêve guerrier. Mais cette « redécouverte
» à l’intimité choquante est aussi,
et d’abord, une construction publique inédite.
Aussi le legs de Beuys, aussi ancré soit-il dans sa biographie
individuelle et dans une problématique allemande, est-il
avant tout perceptible dans les formes de travail qu’il
a su inventer, moduler et rendre disponibles pour les nombreux
artistes qui aujourd’hui s’en inspirent, tout comme
l’oeuvre de Joyce – héros « pratique
» de Beuys tout autant que Duchamp – existe d’abord
comme construction fictive, et rend compte puissamment, à
partir de ces fictions, du réel que vise et construit
simultanément la mémoire – celle de l’auteur
comme celle de ses lecteurs. Il y a là une technique
d’implication du lecteur / spectateur qui pose de façon
très immédiate la question de la réception,
y compris collective, de l’œuvre, mais aussi qui
interdit de la séparer des moyens techniques qui la commandent.
III. Beuys européen : Joyce et Duchamp
Or
ces moyens sont loin d’être spécifiquement
allemands. Ils sont le fait d’artistes éminemment
internationaux, tout comme ils sont éminemment minoritaires.
En dehors de Duchamp, franc-tireur « franco-américain
» déjà nommé, il s’agit de
Fluxus, cette nébuleuse à quoi Beuys n’a
pas toujours été « vaguement » rattaché,
même si son investissement est limité dans le temps,
et ses projets dissidents par rapport à ceux de l’animateur
principal du mouvement, George Maciunas. Il est important à
ce sujet de rappeler que la présence d’artistes
américains dans l’Allemagne au tournant des années
cinquante et soixante, d’une part est liée à
l’existence des bases militaires américaines, d’autre
part est celle d’artistes qui venaient (ou croyaient)
trouver en Europe le minimum d’acceptation nécessaire
à la poursuite d’activités fort mal ou fort
peu considérées dans leur pays d’origine.
L’Amérique contemporaine a donc d’abord été
pour Beuys celle de Cage ou Maciunas, voire (tardivement) celle
de Warhol, contre les auteurs de la guerre du Vietnam, contre
les machinations reaganiennes qu’il dénoncera en
chantant au début des années 80, ou encore contre
la plupart des institutions culturelles (d’où ses
œuvres sont encore aujourd’hui presque absentes),
à l’exception significative de quelques établissements
d’enseignement (intervention à la New School à
New York en 1974).
IV. Un parcours
Il
n’est pas seulement possible, il est recommandé
d’examiner la réception de l’œuvre de
Beuys. Mais cela suppose, me semble-t-il, de partir d’un
examen des techniques de communication plastique qu’elle
met en œuvre, plutôt que, comme ici, de l’examen
de son existence séparée dans les médias
ou les institutions culturelles. Pour poursuivre le parallèle
commencé ci-dessus, comment parler de l’Irlande
de Joyce sans prendre en compte, non seulement son enracinement
local, mais les techniques de construction employées
par l’écrivain pour incarner des lieux qu’il
n’a jamais revus après qu’il a commencé
à les incarner dans son écriture ? Pourquoi, de
Gens de Dublin à Ulysse, sans même parler
de Finnegans Wake (autre œuvre favorite de Beuys),
Joyce a-t-il dû réinventer à chaque fois
des moyens inédits pour redire l’Irlande, ses crises,
ses luttes, sa séparation politique, et pour bâtir
au total une Irlande neuve aussi bien que réelle ? Pourquoi
Beuys est-il passé des dessins et bas-reliefs néo-expressionnistes
de ses années d’après-guerre à la
Chaise de graisse (un tas de margarine en partie informe
posé sur une chaise de cuisine usagée), ou à
des Actions comme Eurasia ? De Eurasia à
Sept mille chênes ? Mais aussi : comment la Chaise
de graisse devient-elle une image « allemande »
acceptable ? Et acceptable pour qui ? L’action Sept
mille chênes a-t-elle le même public qu’Eurasia
?
Le
public de l’œuvre de Beuys n’existait pas avant
elle, et jusque vers 1968-1970, il a été numériquement
et « politiquement » très restreint. Comment
la construction de ce public s’opère-t-elle ? Quel
rôle y jouent la parole et l’apparence publique
du personnage ? Comment la presse écrite, la radio et
la télévision relaient-elles, et déforment-elles,
les propositions beuysiennes ? Qu’est-ce que l’introduction,
progressive et partielle, des images beuysiennes dans la sphère
publique produit dans l’image politico-culturelle du pays
que les autorités fédérales et régionales
cherchent à promouvoir ? Et dans quelle mesure l’investissement
plus strictement militant de Beuys dans la politique, à
partir du milieu des années 70, est-il une réaction
à la prolifération et à la neutralisation
partielle des images qu’il avait pu construire, dans un
contexte à la fois plus restreint et plus polémique
? Dans quelle mesure sont-elles une tentative d’évasion
par rapport à l’image artistique « mythique
» projetée par sa médiatisation ?
Autant
de questions qui impliquent la réception de l’œuvre
en tant que processus actif de sa constitution, et l’examen
de son statut d’objet public. Mais aussi, autant de questions
qui me paraissent nécessairement impliquer la prise en
charge des manières de faire inventées
par l’artiste, qui défont toute entreprise de construction
mythique, au contraire de – et contre - la culture totalitaire
dans laquelle avait baigné sa jeunesse.
Duchamp
faisait déjà du processus créatif la rencontre
dynamique entre la part inconsciente que dépose l’artiste
dans ses objets et la part qu’y invente et révèle
l’action, là aussi souvent inconsciente, des publics
qui leur sont confrontés. Le slogan beuysien «
chaque être humain est un artiste » reprend et élargit
les conclusions duchampiennes. Une analyse de la réception
de son œuvre peut-elle faire l’économie de
cette dimension sans laisser échapper cela même
pourquoi elle est devenue un élément de notre
vie publique? A ses risques et périls, l’auteur
de ces lignes en doute.