L’histoire n’a de meilleur intérêt, tous les
spécialistes le disent depuis Marc Bloch, que d’éclairer
le futur et le destin de l’humanité. L’historiographie
est le miroir inévitable de cette mission, de cette quête
inlassable.
Les Arts and Crafts sont-ils incompatibles avec l’Art
nouveau ?
Après celui sur
les arts de la décennie 1900, illustrés par les expositions
concurrentes de Londres et Paris, le débat rebondit à
présent sur les Arts and Crafts et l’Art nouveau. En visite
dans les Cotswolds à Hidcote Manor (connu pour son jardin exceptionnel),
Rodmarton manor (au riche mobilier de l’époque) et Kelmscott
manor (une des résidences du père fondateur, William Morris),
Véronique Cauhapé résume pour Le Monde (9
juin 2005, p. 22-23) la discussion : « Les Arts and Crafts reposent
sur un projet ambitieux de transformation de la société,
de réforme du travail et des modes de vie. Ils se veulent un
courant en profondeur, moins superficiel, formel et esthétisant
que l’Art nouveau qui, durant la même période, sévit
notamment en France, en Belgique, en Espagne ». Et plus loin :
« Arts and Crafts et Art nouveau sont cousins germains. Mais cousins
seulement. Car, à bien y regarder, on ne peut oublier que ce
pays (i.e. le Royaume Uni) est protestant. Le mobilier et les objets
Arts and Crafts ont en effet des lignes plus rigides, des postures plus
rudes, des allures plus austères que ceux de l’Art nouveau,
qui expriment, de manière extravertie, leur excentricité.
Reflet en somme d’une mentalité et d’une culture
méditerranéenne ».
La parenté des situations à un siècle d’écart
Cette vue bien sûr
simplifiée pour les besoins du lectorat a le mérite de
résumer les questions en suspens. Une fois l’Art nouveau
réduit à trois pays (et en fait trois villes : Bruxelles,
Paris, Barcelone, plus l’excursus atypique de Nancy), les Arts
and Crafts auraient en revanche inondé le reste du monde occidental,
et même, si l’on suit l’exposition du Victoria and
Albert Museum, à Londres, le Japon, sous la forme du mouvement
Mingei qui s’impose dans l’archipel du milieu des années
1930 à 1945, soit pendant la forte période d’expansion
de l’empire. C’est assez dire si les connotations sont lourdes
de sens : quel chemin suit au juste la modernité en Orient et
en Occident ? Quels en furent les points de rencontre et de passage
? A un siècle environ d’écart, on touche aux mêmes
interrogations sur le marché mondial – ici, de l’art
– et sur l’essor des sentiments nationaux, si ce n’est
celui des nationalismes. Bien plus qu’historiques, les enjeux
sont actuels. Au travers de l’histoire, c’est bien notre
regard sur le monde d’aujourd’hui qui est en jeu. Les économistes
(Pierre-Cyrille Hautcoeur spécialement) rappellent en effet,
en écho, combien la période de « grande dépression
» des années 1870 à 1895, puis celle de croissance
des nationalismes, de 1895 à 1914, présentent sinon des
points communs, du moins des analogies indiscutables avec le début
du XXIè siècle.
L’aventure édifiante
du groupe « L’art dans tout »
En France, à côté des colloques, plusieurs thèses
récentes nourrissent la réflexion en s’appuyant
sur des études de cas : l’école de Nancy (Hervé
Doucet, Art nouveau et régionalisme. Émile André
(1871-1933), architecte et artiste, université de Versailles
St Quentin, 2004), le foyer belge (Françoise du Mesnil du Buisson
: Gustave Serrurier (1858-1910). Parcours d’un architecte
à l’aube du XXè siècle. Rationalisme constructif,
art social et symbolisation, université de Versailles-St-Quentin,
2004). C’est à cet important effort de renouvellement que
contribue Rossella Froissart en braquant le projecteur sur un groupe
d’artistes parisiens, dit « L’art dans tout »,
éphémère mais actif, peu nombreux mais attentif
à la substance des querelles sur les arts décoratifs,
en lien avec l’architecture. En s’attachant à fonder
l’utopie d’un art nouveau, comment ces gens rencontrent-t-ils
la dérive des sentiments nationalistes ? La réponse de
l’auteur est fouillée. Elle a le mérite d’être
en même temps nuancée et d’insister utilement sur
les spécificités françaises. On en cite les principales
: l’influence de la pensée saint-simonienne sur l’art
social, jusqu’aux plus hautes sphères de l’État
; les voies étroites de la proto-modernité (le rapprochement
entre décor de vie et temps présent) ; l’influence
radicale et réductrice à la fois du Paris bouleversé
par le baron Haussmann ; la timidité de la France sur les styles,
miroirs d’académisme plus que vecteurs comme ailleurs de
la nouveauté ; l’incapacité des décorateurs
français à mener une action de longue durée soutenue
efficacement par les industriels. La France souffre déjà
à cette époque d’une irréductible césure
entre ses élites artistiques et sa force économique :
l’élan n’y est pas unitaire, la fidélité
à la doctrine, en dépit de l’image faussement intellectuelle
du pays, velléitaire. Pour autant, les membres de « L’art
dans tout » offrent un tableau très subtil et composite
d’un milieu artistique encore vigoureux mais trop écartelé
entre tendances diverses, peu compatibles : ruskinienne (Dampt), réaliste
(Charpentier), rationaliste (Sorel), fonctionnelle (Aubert), théorique
(Plumet), moraliste (Morrau-Nélaton). On en comprend dès
lors les forces et les faiblesses ainsi que la prise terrible que les
tentatives de rénovation vont offrir à une opposition
nationaliste dramatiquement réactionnaire et agressive, soucieuse
de rétablir le génie de la France égaré
dans les sables depuis la fin de l’Ancien Régime et qui,
par conséquent, ne peut mieux se réincarner que dans les
résurgences de l’époque de gloire absolue du pays,
celle du roi Louis XV. Absurde rêve d’une puissance rétrospective.
Les Arts and Crafts, Lumières du monde civilisé
?
C’est un panorama complètement opposé que propose
la riche exposition de Londres. Celle-ci retient le point de vue que
le mouvement des Arts and Crafts, aux bases incertaines parce qu’initialement
assises sur des principes idéalistes de vie et de travail, a
su rapidement s’allier à d’autres tendances nationales
– en intégrant les patrimoines, les ressources et les savoir-faire
locaux - et, du même coup, répondre à des besoins
sociaux. A l’aide d’un vaste échantillon de réalisations
parmi lesquelles on doit rendre hommage aux splendides reconstitutions
globales d’intérieurs décorés, les commissaires
tentent de montrer la vigueur et le rayonnement mondial d’un mouvement
qui se définit par l’unité des concepts simples
mais pertinents dont procèdent les œuvres, par l’adoption
d’une éthique de l’âge démocratique,
par la volonté de mettre cette éthique au service du changement
politique, social, culturel. Au rebours de la France, l’effort
est porté sur le statut de l’artisanat et la révision
des conditions de fabrication des objets artistiques par l’industrie.
Le succès des Arts and Crafts est donc d’abord celui des
entrepreneurs. C’est indubitable. Au Royaume-Uni et surtout aux
États-Unis, alors jeune nation, à la recherche d’une
cohérence nationale, fascinée par les créations
des anciens indigènes et dotée d’un tissu adapté
de petites firmes rurales. A contrario, l’application du même
schéma à la quasi totalité de l’Europe laisse
sceptique. Elle oblige à émietter l’exposition dans
une série de sections nationales étiques. Elle ne rend
pas compte du cheminement en fait très disparate des sentiments
nationaux sur le continent et elle a l’inconvénient de
faire des Arts and Crafts et de l’Art nouveau des mouvements trop
cohérents et étanches dont l’un aurait réussi
et l’autre failli. Globalement juste dans ses attendus économiques,
le propos ne s’applique pas lorsque l’art doit refléter
la politique. Les visions du passé apparaissent donc bien, ici
encore, comme des passeports pour le temps présent.